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Au cours de l'année 1943, la Seconde Guerre mondiale connut un profond changement d'équilibre. Les succès spectaculaires remportés par l'Allemagne entre 1939 et 1941 ne sont plus qu'un souvenir. À l'Est, la défaite de Stalingrad, suivie de celle de Koursk, priva la Wehrmacht de toute capacité offensive durable contre l'Union soviétique. En Méditerranée, l'Afrika Korps capitula en Tunisie en mai 1943 et les Alliés débarquèrent en Sicile puis en Italie. À l'Ouest, la Royal Air Force et la United States Army Air Forces intensifièrent leurs bombardements stratégiques contre les villes et les centres industriels allemands. Hambourg, Cologne, Essen, Düsseldorf, Berlin ou encore Kassel subirent des destructions d'une ampleur sans précédent. Pour Adolf Hitler, ces attaques constituaient autant un défi militaire qu'un affront politique. Depuis l'échec de la bataille d'Angleterre en 1940, la Luftwaffe n'était plus capable de mener des offensives aériennes massives contre les îles Britanniques. Les pertes en bombardiers et en équipages étaient devenues trop importantes et la supériorité aérienne alliée rendit toute nouvelle campagne de ce type pratiquement impossible. Le Führer chercha alors une solution permettant de reprendre l'initiative. Son idée était simple : remplacer les bombardiers par des armes automatiques capables de traverser la Manche sans équipage, de frapper directement les grandes villes anglaises et de contourner les défenses aériennes britanniques. Cette stratégie devait également répondre à un objectif psychologique. Hitler espérait que des bombardements continus contre Londres, Southampton ou Portsmouth provoqueraient une crise politique majeure au Royaume-Uni, affaibliraient le moral de la population et contraindraient le gouvernement de Winston Churchill à détourner une partie importante de ses moyens militaires vers la défense intérieure. C'est dans ce contexte qu'apparut le concept des Vergeltungswaffen, littéralement "armes de représailles", plus connues sous leur appellation abrégée d'armes V.
Le V1 pour Vergeltungswaffe 1 (arme de représailles) fut le premier missile de croisière de l'histoire. Il fut développé à partir de 1941 à la suite d'une demande de l'armée allemande pour un engin volant armée d'une bombe d'une portée deux fois supérieure aux canons ayant bombardé Paris durant la 1re Guerre mondiale. La société Fieseler conçut le Fi103 ou FZG76 (flakzielgerät 76) qui fit son premier vol, largué d'un bombardier FW200, début décembre 1942. Le 24 décembre 1942 eut lieu le premier vol depuis une catapulte au site d'essai de Peenemünde dans la Baltique. Le Fi103 était un avion sans pilote à voilure droite propulsé par un pulsoréacteur (bruit très caractéristique) disposé au-dessus du fuselage à l'arrière. Le fuselage contenait une charge explosive, le carburant et le système de guidage par centrale inertielle. Il avait une longueur de 7,90 m, un diamètre de 1,42 m, une envergure de 5,78 m et un poids de 2247 kg. Il transportait une charge de 847 kg d'explosif et 500 kg de carburant (acétylène). Sa vitesse était de 670 km/h à une altitude de 3000 m. Consommant 15 à 20 l à la minute, la portée du V1 était de 210 km environ avec une précision d'une douzaine de kilomètres. Le pulsoréacteur développé par la société Argus Motoren ne fonctionnant qu'à partir d'une certaine vitesse (passage d'air dans la tuyère), le V1 devait être lancé par des avions (des Heinkel HE111 furent adaptés) ou par une catapulte sur une rampe. Une rampe de 48 m de longueur, incliné à 6 °, avec une catapulte à vapeur fut conçue. La vapeur était produite par une réaction explosive de permanganate de calcium et d'eau oxygénée. La catapulte permettait au V1 d'atteindre les 300 km/h en une seconde. Le point de chute était déterminé par un compteur kilométrique, entrainé par une petite hélice dans le nez du V1 et réglé avant le lancement, qui sectionnait le câble du gouvernail de profondeur et déclenchait, à l'aide de boulons explosifs, la sortie de deux aérofreins. Ceci déclenchait la mise en piqué du V1. Le brusque changement d'assiette entraînait l'arrêt du pulsoréacteur. Sept versions différentes du V1 furent développées avec notamment des explosifs plus puissants, avec des réservoirs plus grands ou une voilure plus légère en bois. La version R (Reichenberg) était une version pilotée testée au printemps 1944 par la pilote d'essai Hanna Reitsch. Considérée comme très dangereuse pour son pilote, qui devait sauter en parachute, elle ne fut pas utilisée.

Un V1 poussé par des soldats vers sa rampe de lancement
(© Bundesarchiv)

V1 sur son chariot de transport
(© Bundesarchiv)
Jusqu'à la fin de 1943, les alliées ne crurent pas à l'existence des V1. En février 1944, les résistants, notamment le réseau Marco Polo, fournirent aux Britanniques des informations sur les essais allemands. Lorsque les premiers V1 s'abattirent sur Londres dans la nuit du 12 au 13 juin 1944, le monde découvrit une arme totalement inédite. L'Armia Krajowa (la résistance polonaise) réussit en juillet 1944 à voler un V1 aux Allemands. Un avion anglais vint le chercher en Pologne. L'Allemagne fournit des données et les plans aux Japonais qui conçurent, à partir de ces informations, l'avion-suicide Kawaniski Baïka. À partir des exemplaires capturés à la fin de la guerre les Américains conçurent le Républic Ford JB2, les Russes, le missile 10KH, et les Français, l'avion-cible CT10. Afin de soutenir la campagne de bombardement prévue contre l'Angleterre, l'industrie allemande mit en place une organisation exceptionnelle. Plus de trois cents entreprises participèrent à la fabrication des différents composants. Les pièces furent produites dans de nombreuses usines puis assemblées dans des centres spécialisés. Après les bombardements de 1943, une partie importante de cette production fut transférée dans des installations souterraines afin de limiter les destructions. Le recours massif à une main-d'œuvre étrangère, à des prisonniers de guerre et à des déportés permit de maintenir des cadences élevées malgré les difficultés croissantes rencontrées par l'économie allemande. Au total, environ 30 000 V1 furent fabriqués entre 1943 et 1945. Près de 10 500 furent lancés contre la Grande-Bretagne, principalement depuis le Pas-de-Calais et, après la libération de la France, depuis les Pays-Bas. Plusieurs milliers d'autres visent la Belgique, notamment le port d'Anvers.

Un V1
exposé à La Coupole

V1
sur la rampe du site de Val Ygot
Pour la mise en œuvre du V1, la Luftwaffe choisit d'installer des bases de lancement dans le Pas-de-Calais. Depuis les hauteurs de l'Artois ou du Boulonnais, Londres était directement à la portée du V1. La région possédant déjà un vaste ensemble d'infrastructures militaires construites pour le Mur de l'Atlantique, les futures bases V1 pouvaient être intégrées sans qu'il soit nécessaire de créer entièrement de nouvelles installations. À partir de septembre 1943, les travaux commencèrent simultanément dans plusieurs dizaines de communes du Pas-de-Calais. Les premiers chantiers concernèrent les grands sites aujourd'hui connus sous le nom de ski-sites. Chaque installation comprenait une rampe de lancement, des bâtiments de préparation, des magasins de stockage, des ateliers, des abris et des voies de circulation bétonnées. L'objectif initial était ambitieux. Les responsables allemands espéraient pouvoir lancer plusieurs milliers de V1 chaque mois contre le sud-est de l'Angleterre. Les travaux de l'Organisation Todt furent si importants qu'ils ne purent passer inaperçus. Dès l'automne 1943, les avions de reconnaissance photographique britanniques observèrent une multiplication d'ouvrages identiques dans le Pas-de-Calais. Les informations transmises par la Résistance française, combinées à l'analyse des photographies aériennes et aux renseignements obtenus auprès de plusieurs agents infiltrés, permirent progressivement d'identifier leur véritable fonction. À la fin de l'année 1943, Londres savait désormais qu'une nouvelle arme était en préparation sur les côtes françaises. Cette menace conduisit à la mise en œuvre d'une vaste campagne de bombardements stratégiques contre les installations allemandes. Elle prit le nom d'opération Crossbow et mobilisa pendant plusieurs mois une part importante des moyens de la RAF et de l'USAAF. Les immenses complexes en construction dans le Pas-de-Calais devinrent alors des objectifs prioritaires.
Contrairement à un avion classique qui peut décoller d'un aérodrome, le V1 était incapable de prendre son envol par ses propres moyens. Son moteur ne développait une poussée suffisante qu'après avoir atteint une vitesse déjà élevée. Il était donc nécessaire de lui communiquer une accélération initiale au moyen d'une catapulte spécialement conçue à cet effet. Cette contrainte technique imposa la création d'un vaste réseau de bases fixes. Chaque site devait permettre non seulement le lancement du V1, mais aussi son assemblage, son contrôle, son ravitaillement, son armement et son stockage temporaire. Les ingénieurs allemands conçurent ainsi un véritable complexe industriel où chaque opération était organisée selon une chaîne logique allant de la réception des éléments par chemin de fer jusqu'au départ du V1 vers l'Angleterre. Au cours de l'année 1943, plusieurs modèles de sites furent étudiés. Leur architecture évolua rapidement sous l'effet des bombardements alliés, mais tous répondaient à la même exigence, lancer le plus grand nombre possible de V1 dans le minimum de temps. Le choix d'un site de lancement obéissait à des critères extrêmement rigoureux. Le premier était naturellement la distance par rapport à Londres. Le second critère était l'orientation. La rampe devait être dirigée vers la capitale britannique avec un azimut soigneusement déterminé. La proximité d'une voie ferrée était indispensable. Les V1 étaient transportés démontés depuis leurs usines de fabrication. Enfin, les ingénieurs recherchaient des secteurs largement boisés. Les massifs forestiers du Boulonnais, de l'Audomarois ou du Haut-Pays offraient une couverture naturelle contre les reconnaissances aériennes. Les premières bases construites à partir de l'automne 1943 sont aujourd'hui connues sous le nom de ski-sites. Cette appellation n'est pas allemande. Elle apparut dans les rapports des services photographiques britanniques, qui remarquèrent sur les clichés aériens un bâtiment dont la forme évoquait un ski. Ces installations constituaient la première génération de bases V1. Les ski-sites présentent une remarquable homogénéité. Si les dimensions variaient légèrement selon la topographie, leur organisation générale restait identique. Chaque complexe comprenait une voie d'accès principale, un raccordement ferroviaire ou une gare de déchargement proche, plusieurs bâtiments techniques, un bâtiment allongé caractéristique, des magasins de stockage, des ateliers de montage, une zone de préparation des missiles, la catapulte Walter, des installations de sécurité et des postes de garde. La catapulte était protégée par deux murs en béton d'une longueur de 40 m. Longtemps considérés comme de simples magasins, les bâtiments en forme de ski jouaient en réalité un rôle beaucoup plus complexe. Leur longueur dépassait généralement quarante mètres. Construits en béton armé, ils possédaient des murs épais destinés à résister aux éclats de bombes. Leur toiture légèrement courbe explique leur silhouette si particulière. Les recherches menées après la guerre montrent qu'ils servaient principalement au stockage temporaire des composants, aux opérations de préparation précédant le montage final, à abriter du matériel sensible et à certaines opérations de contrôle technique. La pièce maîtresse du site était naturellement la catapulte de lancement. Conçue par l'ingénieur Hellmuth Walter, elle permettait d'accélérer le V1 jusqu'à environ 320 km/h en quelques secondes. L'installation comprenait deux éléments principaux. Le premier était une solide fondation en béton armé. Le second était un rail métallique long de 48 m. À l'intérieur de ce rail circulait un piston relié au missile. La propulsion du piston était obtenue grâce à la réaction chimique extrêmement violente du peroxyde d'hydrogène concentré (T-Stoff) au contact d'un catalyseur à base de permanganate de sodium (Z-Stoff). La vapeur produite développait une pression considérable qui propulsait le piston jusqu'à l'extrémité de la rampe. À ce moment précis, le V1 possédait déjà une vitesse suffisante pour que son pulsoréacteur poursuive seul le vol. Le piston était ensuite récupéré, ramené au point de départ et préparé pour un nouveau lancement. Les sites étaient protégés contre une attaque terrestre par des réseaux de barbelés, des postes de garde et parfois des champs de mines. La défense antiaérienne était assurée par des batteries de Flak utilisant des canons de 20 mm, 37 mm ou 88 mm.

La rampe V1 installée à la Chaussée Tirancourt (© Wikipédia)
Si les ski-sites impressionnent par leur organisation, ils présentaient un défaut majeur qui était leur taille. Les longues rampes en béton, les bâtiments standardisés et les importantes surfaces défrichées étaient parfaitement visibles depuis les avions de reconnaissance. À partir de la fin de l'année 1943, les photographes de la RAF parvinrent à identifier la quasi-totalité des grands sites en construction. Ils furent ensuite méthodiquement bombardés dans le cadre de l'opération Crossbow. Les destructions furent parfois si importantes que certains complexes ne furent jamais achevés. Les ingénieurs allemands comprirent rapidement que le concept de la grande base permanente était devenu inadapté face à la supériorité aérienne alliée. Ils imaginèrent alors une nouvelle génération de sites beaucoup plus discrets, utilisant des bâtiments légers, des installations dispersées et un camouflage renforcé. Cette évolution donna naissance aux sites modifiés, puis aux sites simplifiés, qui permettront malgré tout le déclenchement de la campagne de bombardement contre Londres à partir du mois de juin 1944.

Plan typique d'une site en Ski (La Maisoncelle) (© Wikipédia)
L'ordre de construire les bases de lancement destinées au V1 fut donné au cours de l'été 1943, alors que les essais du V1 n'étaient pas encore totalement achevés. Pour le haut commandement allemand, il était impératif que les infrastructures soient prêtes au moment où la production en série atteindra son rythme de croisière. Il ne s'agissait donc pas d'attendre la mise au point définitive de l'arme, les deux programmes progressèrent parallèlement. Si des sites furent également prévus dans la Somme, le Nord et la Normandie, le Pas-de-Calais concentra l'essentiel des investissements. À partir de la fin de l'année 1943, le Pas-de-Calais devint le centre du programme offensif allemand destiné à frapper le Royaume-Uni. Aucun autre territoire occupé ne concentra un aussi grand nombre d'installations consacrées aux armes de représailles. Cette concentration ne fut pas le fruit du hasard, mais le résultat d'une planification extrêmement rigoureuse menée par la Luftwaffe, l'Organisation Todt et les services techniques du Reich. Les ingénieurs allemands divisèrent le Pas-de-Calais en plusieurs secteurs opérationnels. Chaque secteur possédait ses propres voies d'approvisionnement, ses dépôts et ses unités techniques. Les principaux secteurs furent le Boulonnais, le Haut-Pays d'Artois, l'Audomarois, la région de Saint-Omer, le secteur de Fruges et les environs de Lumbres et de Desvres. Le Boulonnais constitua l'un des principaux pôles du dispositif. Les forêts de Desvres, Longfossé, Lottinghen, Belle-et-Houllefort, Alincthun ou Quesques offrirent des possibilités de camouflage exceptionnelles. La région de Saint-Omer constitua un second centre majeur. Elle bénéficia de la présence d'infrastructures militaires déjà très importantes avant même le lancement du programme V1. Les forêts de Clairmarais, Tournehem-sur-la-Hem et Éperlecques offraient de nombreuses possibilités de dissimulation. Autour de Fruges, Siracourt, Heuchin et Radinghem, les plateaux crayeux présentent des caractéristiques particulièrement favorables. D'autres zones accueillirent des installations plus modestes. Autour de Lumbres, de Fauquembergues, de Licques ou de Marquise, plusieurs positions furent étudiées ou aménagées afin de compléter le dispositif principal. Certaines ne dépassèrent jamais le stade des terrassements.

La base V1 de Wallon-Cappel

Batiment de stockage de la base V1 de Wallon-Cappel

Blockhaus du générateur à vapeur de la base V1 de Wallon-Cappel

La rampe de lancement de la base V1 de Wallon-Cappel
À partir du printemps 1944, le programme allemand des armes de représailles connut une profonde transformation. Les grands sites fixes construits durant l’hiver 1943-1944, facilement repérables depuis les airs et trop vulnérables aux bombardements alliés, furent progressivement abandonnés. La stratégie allemande évolua alors vers la création d’installations plus petites, plus dispersées et surtout plus faciles à camoufler ou à remettre en état après une attaque aérienne. Cette nouvelle génération de bases apparut principalement dans l’intérieur du Pas-de-Calais, notamment dans les secteurs de l’Audomarois, de la vallée de la Lys, du Haut-Artois et des plateaux situés entre Saint-Omer, Aire-sur-la-Lys et Saint-Pol-sur-Ternoise. Contrairement aux ski-sites, ces nouvelles installations n’avaient plus l’apparence de véritables usines militaires. Elles utilisaient davantage les bâtiments existants, les boisements, les carrières ou les terrains isolés. Elles seront celles qui permettront réellement le déclenchement de la campagne V1 contre l’Angleterre à partir du mois de juin 1944. Même plus éloignés du détroit du Pas-de-Calais, les secteurs de Saint-Omer et de l’Artois restaient parfaitement adaptés au tir du V1. Les Allemands développèrent alors un nouveau modèle d’installation connu dans les documents alliés sous le nom de "Modified Site". Elles comprenaient une zone de stockage dissimulée, une petite aire de montage, un abri léger, une rampe de lancement simplifiée et quelques bâtiments annexes. Le camouflage devint l’élément essentiel. Les installations étaient souvent implantées dans des bois, derrière des haies, à proximité de fermes ou dans des carrières abandonnées. Contrairement aux grands complexes de 1943, le V1 n’effectuait plus un long parcours industriel. Les opérations furent simplifiées. Le V1 arrivait déjà partiellement assemblé. Sur place, les équipes effectuaient le montage final, les réglages du pilote automatique, la vérification du moteur, l’installation de l’ogive et le remplissage en carburant. Les sites du Pas-de-Calais étaient placés sous la responsabilité de la Luftwaffe.
Après le débarquement allié en Normandie, le commandement allemand décida de lancer immédiatement son offensive V1. Dans la nuit du 12 au 13 juin 1944, les premiers missiles furent tirés vers Londres depuis les bases installées dans le Pas-de-Calais et les départements voisins. Les sites du Pas-de-Calais jouèrent alors un rôle essentiel. La proximité de Londres permit une cadence élevée. Contrairement aux grands ski-sites, les nouveaux sites étaient beaucoup plus difficiles à neutraliser. Les Alliés durent modifier leurs méthodes. Les bombardements massifs devinrent moins efficaces. La lutte contre les V1 reposait désormais sur trois moyens complémentaires, la destruction des sites connus, l'interception des missiles en vol et le bombardement des zones logistiques. La RAF attaqua régulièrement les secteurs soupçonnés d’abriter des rampes. Cependant, la dispersion des installations permit aux Allemands de maintenir une activité importante durant plusieurs semaines. L’avance alliée vers le nord de la France condamna progressivement les bases du département. À partir de septembre 1944, les troupes britanniques et canadiennes progressèrent rapidement. Les dernières installations furent abandonnées. Le personnel allemand détruisit une partie du matériel avant le repli. Les rampes furent démontées ou sabotées. Lorsque les Alliés atteignirent le Pas-de-Calais, le réseau V1 avait cessé son activité.

V1 sur la rampe de lancement au
blockhaus d'Eperleques

V1 sur la rampe de lancement au
blockhaus d'Eperleques
Le réseau V1 du Pas-de-Calais a laissé un patrimoine extrêmement fragmenté. Contrairement aux grands ouvrages du Mur de l’Atlantique, les sites de lancement V1 étaient souvent composés d’éléments dispersés, rapidement démontés après la guerre ou intégrés aux paysages agricoles. Les vestiges les plus significatifs sont généralement des dalles de béton, des plots de fondation de rampe, des blockhaus techniques, des réserves d’eau, des blocs d’orientation, des voies bétonnées et des bâtiments semi-enterrés. Plusieurs sites ont cependant conservé des éléments suffisamment importants pour permettre une lecture historique et architecturale. Les sites présentant les vestiges les plus remarquables sont Siracourt, Lottinghen, Éclimeux, Fresnoy, Wail et Maisoncelle.
Siracourt
Parmi tous les sites de lancement de V1 construits dans le nord de la France, Siracourt occupe une place à part. Par ses dimensions, par l'importance des moyens engagés pour sa réalisation et par l'ampleur des bombardements qu'il subit, il constitue l'un des exemples les plus représentatifs de l'évolution du programme allemand des armes de représailles. Situé sur le territoire de la commune de Siracourt, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Saint-Omer et à proximité de Fruges, le site est implanté sur un plateau agricole dominant la vallée de la Lys. Cette position offrait un compromis idéal entre plusieurs impératifs militaires : un terrain stable, une altitude modérée, une excellente desserte routière et ferroviaire, ainsi qu'une orientation favorable vers Londres. Conçu durant l'automne 1943, Siracourt devait devenir l'un des principaux centres de lancement de la campagne contre la capitale britannique. Son histoire illustre cependant l'échec de la stratégie allemande des grands complexes fixes face à la montée en puissance de l'aviation alliée.






Contrairement aux nombreuses positions de tir dispersées qui parsèment le Pas-de-Calais, Siracourt n’était pas une simple rampe de lancement. Il appartenait à une catégorie beaucoup plus ambitieuse : celle des installations protégées de stockage et de préparation, désignées dans la documentation allemande sous le terme de Wasserwerk. Le blockhaus fut conçu pour répondre à plusieurs contraintes tel que protéger les V1 prêts à l’emploi, permettre leur préparation à l’abri, limiter les dégâts causés par les bombardements et maintenir une activité même sous attaque. Le blockhaus est constitué d’une gigantesque structure en béton armé de 178 m de long sur 36 m de large dont le toit avait 5 m d'épaisseur. L’ouvrage comprend une longue nef centrale, des espaces latéraux, des salles techniques et des accès protégés. La masse de béton devait assurer une résistance exceptionnelle. La couverture représentait l’élément essentiel de protection. Elle était conçue pour résister aux bombes explosives classiques, aux impacts directs et aux effets de souffle. Les entrées étaient conçues pour limiter la vulnérabilité. Elles comprenaient des passages protégés, des portes blindées et des zones de contrôle. Les V1 arrivaient depuis les centres de production ou les dépôts secondaires. Ils étaient transportés par chemin de fer et par camions sous forme d’éléments séparés. Dans le blockhaus, les équipes devaient réaliser l'assemblage final, installer les équipements, contrôler le moteur et vérifier le guidage. Après préparation, les V1 étaient dirigés vers les unités de lancement. Le blockhaus permettait la constitution d'une réserve protégée.


Vue
aérienne du site de Siracourt prise par un avion de RAF (© Wikipédia)
Dès que les Alliés identifièrent le rôle du site, celui-ci devint une cible. Les attaques cherchèrent à empêcher l’utilisation du blockhaus avant son achèvement. Les bombardements provoquèrent la destruction des installations annexes, le ralentissement du chantier et des dommages structurels. À mesure que les bombardements se poursuivirent, le projet perdit son intérêt. Les Allemands comprirent que les grands ouvrages fixes étaient trop vulnérables. Le blockhaus, malgré son importance technique, devint inutile avant d’avoir pleinement fonctionné. Le blockhaus demeure l’un des témoignages les plus importants de la guerre des armes V dans le Pas-de-Calais. Contrairement aux simples rampes V1 disparues après 1945, il conserve la trace matérielle d’une stratégie industrielle. Siracourt appartient donc à une période charnière : celle où l’Allemagne tente encore de protéger ses armes secrètes par des ouvrages gigantesques, avant d’être contrainte d’adopter une stratégie beaucoup plus souple.






Lottinghen
Le Wasserwerk Desvres, implanté sur le territoire de Lottinghen, constitue avec le Wasserwerk Saint-Pol de Siracourt l’un des deux grands ouvrages protégés du programme V1 construits dans le Pas-de-Calais. Comme Siracourt, Lottinghen n’était pas une simple base de lancement légère, mais une installation de conception beaucoup plus ambitieuse destinée à regrouper dans un ouvrage fortement protégé la réception des V1, leur stockage, leur assemblage, leur réglage et leur préparation avant lancement. Le nom de code allemand Wasserwerk (usine hydraulique ou château d’eau) était volontairement trompeur afin de dissimuler la véritable fonction militaire de ces complexes. Lottinghen est situé dans l’arrière-pays boulonnais, à proximité de Desvres. Cette localisation présentait plusieurs avantages comme l'éloignement relatif du littoral, l'environnement rural favorable au camouflage, la proximité des carrières et ressources en matériaux et la présence d’axes routiers permettant l’acheminement des matériels. Le site se trouvait également suffisamment proche de la Manche pour permettre aux V1 d’atteindre leurs objectifs britanniques. Le cœur du Wasserwerk était un immense bâtiment en béton armé. Les dimensions prévues étaient considérables avec une longueur d'environ 228 m, une largeur d'environ 45 m et une épaisseur de protection d'environ 5 m pour certaines parties. Lottinghen est un exemple remarquable d’une technique allemande particulière appelée Verbunkerung ou Erdschalung. Le principe consistait à réaliser d’abord une structure supérieure extrêmement résistante, de bétonner une dalle massive puis de poursuivre ensuite les excavations sous cette protection pour aménager progressivement les volumes intérieurs. Cette méthode permettait de poursuivre les travaux malgré les bombardements alliés. Comme les autres Wasserwerke, Lottinghen devait intégrer une rampe de lancement protégée sortant directement du bunker. Le complexe ne se limitait pas au bunker principal. Il comprenait également une centrale électrique installée dans un bâtiment indépendant, une réserve d’eau et un raccordement ferroviaire. Comme les autres grands sites d’armes V, Lottinghen fut rapidement identifié par les reconnaissances alliées. Les bombardements commencèrent en 1944. Lottinghen subit plusieurs raids importants, notamment à partir de février 1944. Les sources locales indiquent que neuf raids totalisant plus de 600 tonnes de bombes frappèrent le chantier avant son abandon. Lottinghen ne put jamais atteindre le stade opérationnel. L’évacuation allemande du Pas-de-Calais entraîna l’abandon définitif du chantier. Aujourd’hui, Lottinghen conserve des parties importantes du bunker principal, des éléments bétonnés annexes, des traces de la voie ferrée et des infrastructures secondaires.

Vue aérienne du site de Lottinghen en 1947 (© IGN)
ÉCLIMEUX
La base de lancement V1 d’Éclimeux constitue l’un des ensembles les plus intéressants du Pas-de-Calais pour l’étude de l’architecture des premières installations de tir de V1. Éclimeux appartient à la première génération de bases V1, conçues en 1943 selon un modèle standardisé destiné à assurer une cadence de tir élevée. Le site est situé sur le territoire de la commune d’Éclimeux, dans le Ternois, au sud-ouest du Pas-de-Calais. Les travaux débutèrent en 1943 sous la direction de l’Organisation Todt. Un ski-site comme Éclimeux était organisé autour de plusieurs zones fonctionnelles. L'Umsetzanlage permettait le transfert des missiles depuis les véhicules et leur déplacement vers les bâtiments de préparation. La plateforme était constituée d’un ensemble bétonné permettant la manutention des charges lourdes. Le bâtiment principal constituait le cœur opérationnel du ski-site. Il devait accueillir les cellules des missiles, les moteurs, les ailes et les équipements de guidage. Les techniciens y réalisaient l’assemblage final. L’élément le plus spectaculaire d’un ski-site était la rampe de lancement. Elle était destinée à accélérer le missile, assurer sa trajectoire initiale et permettre l’envol du pulsoréacteur. Constituée d'une structure bétonnée et métallique, elle était longue de 48 m. Le site comprenait également le Richtbau, un bâtiment d’orientation qui servait au réglage du compas, du cap et du système de navigation. Il devait être construit avec des matériaux limitant les perturbations magnétiques. Les reconnaissances aériennes alliées identifièrent rapidement les premières bases V1. Le site d’Éclimeux fut bombardé le 24 décembre 1943. Cette attaque s’inscrivait dans la campagne alliée visant à détruire les infrastructures V1 avant leur entrée en service. Comme beaucoup de ski-sites, Éclimeux fut rendu moins efficace avant même son achèvement complet. Le site conserve plusieurs éléments permettant une lecture historique. Les éléments encore identifiables sont la plateforme de déchargement, les voies bétonnées, les structures de circulation, des éléments liés à la rampe et des traces des bâtiments techniques. Ces vestiges permettent de comprendre l’organisation générale d’une base V1 de première génération.
FRESNOY
La base V1 de Fresnoy constitue un exemple intéressant de l’évolution de l’architecture des installations de lancement allemandes entre 1943 et 1944. Contrairement au site d’Éclimeux, conçu selon le modèle ambitieux des ski-sites de première génération, Fresnoy appartient à une nouvelle catégorie d’installations développées après les bombardements alliés de l’hiver 1943-1944. Au cours de l’année 1943, l’Allemagne construisit plusieurs grands sites permanents destinés au lancement des V1. Cependant, les Alliés identifièrent rapidement ces installations. À partir de décembre 1943, les bombardements se multiplièrent contre les grands ski-sites, les dépôts et les infrastructures ferroviaires. L’attaque du site d’Éclimeux, le 24 décembre 1943, illustra cette nouvelle stratégie alliée. Face à cette menace, les responsables allemands modifièrent complètement leur conception. Les nouveaux sites devaient être plus petits, plus difficiles à repérer, plus rapides à construire et facilement réparables. La priorité n’était plus la capacité maximale d’un site unique, mais la multiplication de petites positions. Fresnoy appartient à cette nouvelle génération. Contrairement aux ski-sites, Fresnoy ne possédait pas une grande architecture monumentale. L’ensemble était organisé autour de quelques éléments essentiels. Le cœur du dispositif était constitué par la rampe, le blockhaus de lancement et les installations de préparation. Le blockhaus de lancement constituait l’élément caractéristique des sites simplifiés. La présence d’une dalle amagnétique constitua l’un des éléments les plus intéressants du site. Le V1 utilisait un système de guidage comprenant un compas magnétique, un pilote automatique et un dispositif de mesure de distance. Toute masse métallique importante située à proximité pouvait perturber les réglages. La dalle était donc réalisée avec du béton, des armatures limitées ou adaptées et une absence d’éléments métalliques perturbateurs. Contrairement aux grandes rampes des ski-sites, les rampes des installations simplifiées étaient plus légères. Elles comprenaient une structure réduite, des points d’ancrage et une orientation précise. La présence d’une réserve d’eau est un élément fréquent des bases V1. Le carburant du V1 représentait un danger important. Les opérations de remplissage nécessitaient donc des moyens de lutte contre l’incendie. Le site conserve plusieurs éléments permettant son identification. Y subsistent le blockhaus de tir polygonal, la dalle amagnétique, des vestiges de la rampe, la réserve d’eau et différents éléments bétonnés annexes.

Vestige de la rampe de lancement du site de Fresnoy



WAIL
La base de lancement V1 de Wail, implantée au lieu-dit Ferme du Forestel, appartient à la dernière génération des installations allemandes de tir de V1 dans le Pas-de-Calais. Elle illustre parfaitement l’évolution du programme V1 en 1944. Après l’abandon progressif des grands ski-sites fixes, l’armée allemande adopta des positions plus petites, dispersées et camouflées, capables d’être construites rapidement et de rester opérationnelles malgré les bombardements alliés. Les nouveaux sites devaient répondre à plusieurs impératifs tels qu'une construction rapide, une faible visibilité aérienne, une utilisation maximale du terrain existant et la dispersion des équipements. Wail appartient à cette nouvelle génération. Son implantation au sein d’une exploitation agricole existante correspondait exactement à cette logique de camouflage. Les infrastructures militaires furent intégrées dans un environnement civil afin de réduire leur détection. Contrairement aux grandes bases permanentes, Wail appartient aux Ersatzstellungen, c’est-à-dire aux positions de remplacement ou de réserve. Ces installations complétaient le réseau principal. Le site fut construit en 1944. La rampe de Wail entra en service tardivement, au cours de l’été 1944. Le site fut bombardé à plusieurs reprises en 1944 notamment le 20 juillet 1944, le 1er août 1944, le 10 août 1944 et le 28 août 1944. L’importance exacte des dégâts n’est pas connue, mais ces bombardements montrèrent que les positions V1 secondaires restaient activement recherchées par l’aviation alliée. Après la progression alliée dans le Pas-de-Calais, le réseau V1 local fut progressivement évacué. Le site fut largement détruit après la Libération par récupération locale des matériaux. Aujourd’hui, la ferme du Forestel conserve plusieurs mètres de piste bétonnée, les plots de la rampe, la petite réserve d’eau et quelques éléments bétonnés secondaires. Ces vestiges sont modestes.
MAISONCELLE
La base de lancement V1 de Maisoncelle appartient à la dernière phase d’aménagement du réseau allemand de missiles de représailles dans le Pas-de-Calais. Comme Wail, Fresnoy et plusieurs autres positions établies en 1944, elle correspond à un changement complet de doctrine. Après l’échec des grandes bases fixes de première génération, l’armée allemande adopta des installations réduites, dispersées et beaucoup moins visibles. Maisoncelle appartient au vaste ensemble des sites dispersés du sud et centre du Pas-de-Calais. Maisoncelle était une installation dite sites simplifiés. Sur ces sites le V1 arrivait déjà préparé en grande partie depuis les centres logistiques. L’élément essentiel était la zone de tir qui comprenait l’emplacement de la rampe, les points d’ancrage et les structures bétonnées nécessaires. Les sites de seconde génération utilisaient plusieurs petits ouvrages constitués de dalles, de plots, de fondations et des plateformes. Comme tous les sites V1, Maisoncelle nécessitait une zone permettant le réglage du système de guidage. Une réserve d’eau faisait partie des équipements classiques. L’architecture de Maisoncelle répondait directement aux bombardements alliés. Cette dispersion avait cependant des inconvénients comme une faible capacité de stockage, une dépendance aux dépôts extérieurs et une cadence de tir réduite. La stratégie allemande privilégiait désormais la survie du réseau plutôt que la puissance d’une installation individuelle. La progression alliée dans le nord de la France entraîna la fin du dispositif V1 du Pas-de-Calais. En septembre 1944 les unités allemandes évacuèrent leurs positions, les matériels furent abandonnés ou détruits et les installations perdirent leur fonction militaire. Les vestiges de Maisoncelle sont aujourd’hui beaucoup plus discrets que ceux des grands ouvrages.


Ces photographies ont été réalisées en juin 2026.
La liste des sites V1 du Pas-de-Calais est consultable ici
Cette page a été mise en ligne le 25 septembre 2026
Cette page a été mise à jour le 25 septembre 2026