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Dans la forêt d'Éperlecques, au nord-ouest de Saint-Omer, se dresse l'un des vestiges les plus impressionnants de la 2e guerre mondiale édifiée par les Allemands. Édifié à partir de 1943 dans le cadre du programme d'armes V, le gigantesque blockhaus connu sous le nom de Blockhaus d'Éperlecques, ou blockhaus de Watten, devait constituer une installation industrielle protégée destinée à la préparation et au lancement des fusées V2.

La façade sud du blockhaus

La façade ouest
Le blockhaus d’Éperlecques ne peut être compris sans revenir aux origines du missile qui devait constituer sa raison d’être, la fusée A4, plus connu sous le nom de V2. Le programme trouve son origine dans les recherches allemandes sur les fusées menées avant même le déclenchement de la guerre. Dès les années 1920, l’Allemagne vit se développer un intérêt scientifique pour les fusées à carburant liquide. Plusieurs chercheurs et associations contribuaient à cette évolution, dans un contexte où le traité de Versailles limitait sévèrement certaines catégories d’armements allemands. La fusée apparut alors comme un domaine scientifique relativement nouveau, permettant à des ingénieurs et à des militaires d’explorer des possibilités qui dépassent les performances des armes classiques. Parmi les jeunes passionnés par ces recherches figurait Wernher Von Braun. Son intérêt pour l'astronautique et les fusées conduisit progressivement à son intégration dans les programmes militaires allemands. À partir du milieu des années 1930, les recherches furent récupérées et financées par les autorités militaires du Reich, qui comprirent rapidement l'intérêt potentiel d'une fusée de grande portée. Le centre principal de développement devint progressivement Peenemünde, sur l'île d'Usedom, sur la côte baltique. Le site réunissait des laboratoires, des ateliers, des installations d'essai et des infrastructures permettant de conduire les recherches sur les moteurs, les systèmes de guidage et les cellules des fusées. Le programme était placé sous la responsabilité militaire du général Walter Dornberger, tandis que Von Braun devient l'un des principaux responsables techniques et scientifiques du développement de la fusée. Le centre de Peenemünde devint progressivement le cœur du programme allemand. Les ingénieurs y développèrent simultanément plusieurs technologies nécessaires à la réalisation d'un missile opérationnel avec les moteurs-fusées, les turbopompes, les systèmes de guidage, les gyroscopes, les dispositifs de commande, les structures métalliques, les systèmes électriques, les ogives et les dispositifs de contrôle de trajectoire. L'A4 constituait donc un système extrêmement complexe pour son époque. Le missile avait une longueur de 14 m, un diamètre de 1,65 m et une masse au décollage de douze tonnes. Le missile n'était donc pas une arme que l'on pouvait simplement sortir d'un dépôt et installer sur une rampe. Avant le tir, de nombreuses opérations devaient être effectuées. Le missile devait notamment être contrôlé, assemblé, équipé, alimenté en énergie et rempli de ses différents fluides. Le système de guidage devait être préparé et vérifié. Les opérations de remplissage devaient intervenir suffisamment tard pour limiter les pertes d'oxygène liquide, mais suffisamment tôt pour permettre l'ensemble des contrôles précédant le tir. Cette complexité explique pourquoi dans les premiers temps les Allemands envisagèrent des installations protégées.


La fusée fut initialement désignée par son appellation technique, A4 qui signifie Aggregat 4. Il s'inscrivait dans la nomenclature utilisée par les ingénieurs allemands pour les différents modèles expérimentaux de fusées. Le premier tir réussi d'un A4 intervint à Peenemünde le 3 octobre 1942. L'engin démontra alors qu'il était possible de construire une fusée suffisamment puissante pour atteindre une altitude considérable et parcourir plusieurs centaines de kilomètres. À partir de 1943, l'arme reçut la désignation de V2, abréviation de Vergeltungswaffe 2, généralement traduite par arme de représailles 2. Le blockhaus d'Éperlecques fut conçu à la période où l'A4 devint progressivement le V2. La portée du missile détermina directement la géographie du futur réseau de lancement. Le V2 possédait une portée opérationnelle de l'ordre de quelques centaines de kilomètres. Cette caractéristique était suffisante pour atteindre le sud-est de l'Angleterre depuis les régions côtières du nord de la France, de la Belgique ou des Pays-Bas. La contrainte la plus importante pour l'organisation d'une base V2 fut probablement celle de l'oxygène liquide que le moteur de la V2 utilisait comme comburant. Or ce produit ne peut pas être stocké indéfiniment dans des conditions ordinaires. Il doit être produit dans des installations industrielles adaptées, puis maintenu dans des réservoirs appropriés. Le site d'Éperlecques fut conçu pour répondre à cette contrainte. Le projet prévoyait l'installation d'une véritable usine de production d'oxygène liquide au sein du complexe. Le blockhaus n'était donc pas seulement destiné à protéger les V2 contre les bombardements, mais devait également abriter une partie des installations industrielles nécessaires à leur préparation. Le bâtiment devait être à la fois un dépôt, un atelier, une usine, un centre logistique, une installation de préparation et une infrastructure de lancement.
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V2 au Artilleriezielfeld-Blizna en 1943

V2 en cours de redressement sur un pas de tir de Peenemunde
(© Bundesarchiv Bild 141-1875)
Le développement du programme V2 posa immédiatement le problème de la vulnérabilité des infrastructures. Les Alliés disposaient dès 1943 de moyens de reconnaissance aérienne particulièrement performants. Les grands centres industriels allemands furent régulièrement photographiés et bombardés. Peenemünde lui-même fut identifié puis attaqué dans la nuit du 17 au 18 août 1943 lors de l'opération Hydra. Les Allemands comprirent progressivement qu'une installation fixe consacrée au V2 devait être protégée contre les bombardements. Deux solutions principales pouvaient être envisagées. La première consistait à disperser les équipements et à utiliser des unités mobiles. La seconde consistait à construire des installations fortement protégées par le béton. Éperlecques appartient à la seconde catégorie. À la fin de 1942, le programme V2 fut suffisamment avancé pour envisager la construction d'installations opérationnelles. Le 22 décembre 1942, le général Walter Dornberger et le ministre de l'Armement Albert Speer furent convoqués à Berlin et reçurent l'ordre d'étudier la construction, dans le nord de la France, de grands blockhaus destinés à l'assemblage et au lancement des V2 contre l'Angleterre. Les ingénieurs recherchèrent un emplacement répondant à plusieurs exigences contradictoires. Il devait être suffisamment proche des voies de communication pour permettre l'acheminement des matériaux et des V2, être suffisamment isolé pour limiter sa visibilité, être proche d'une source d'eau, pouvoir recevoir une alimentation électrique importante et offrir un terrain permettant de supporter un bâtiment d'une masse exceptionnelle. La forêt d'Éperlecques répondait à une grande partie de ces contraintes.

Décollage d'un V2 à Peenemunde
(© Bundesarchiv Bild 141-1879)

Décollage d'un V2 à Peenemunde
(© Bundesarchiv Bild 141-1880)

V2 exposé à l'extérieur du blockhaus

Le V2 exposé dans la galerie de transfert
L'architecture du futur ouvrage découlait directement des caractéristiques techniques du V2. Le missile était volumineux, devait être manipulé verticalement et horizontalement, nécessitait de nombreux contrôles, utilisait plusieurs tonnes de propergols (produits dangereux) et nécessitait une alimentation électrique et des équipements de guidage. Enfin, les installations devaient pouvoir fonctionner malgré les bombardements. Le blockhaus qui allait être construit dans la forêt d'Éperlecques ne sera donc pas un blockhaus classique. Le 25 mars 1943, Adolf Hitler approuva le projet de grande base V2 à Éperlecques. Les autorités allemandes firent appel à l'Organisation Todt et à une main-d'œuvre considérable. La construction entraîna le déboisement de plusieurs hectares de forêt et transforma profondément le secteur. Le projet reçut la désignation de Kraftwerk Nord West (centrale électrique du Nord-Ouest) généralement abrégé KNW. Des milliers d'hommes vont travailler à l'édification d'une masse de béton dont les dimensions seront sans commune mesure avec celles des ouvrages militaires ordinaires. Ils s'agissaient d'ouvriers qualifiés, de travailleurs civils, d'employés de sociétés allemandes et françaises, mais aussi de personnes contraintes de travailler dans le cadre de politiques de réquisition et de déportation. L'histoire du chantier ne peut être séparée de celle du travail forcé mis en œuvre par l'Allemagne nazie. Des travailleurs provenant de plusieurs pays européens furent employés sous contrainte. Des prisonniers et des détenus furent également affectés à certaines tâches. Le projet initial fut ambitieux. Il prévoyait notamment une importante structure en béton destinée à protéger les opérations essentielles. Le bâtiment devait abriter une partie considérable de la chaîne logistique du V2. Le principe général était celui d'une grande enceinte industrielle protégée. Le V2 arrivait par voie ferrée, était introduit dans le bâtiment où il était stocké et préparé. Les installations nécessaires à son fonctionnement étaient regroupées à l'intérieur ou à proximité immédiates. Le V2 devait enfin être dirigé vers les zones de tir. La conception du bâtiment découlait directement de cette séquence. L'un des éléments essentiels de la conception initiale fut le modèle de station désigné B.III-2a. Il s'agissait d'un concept de grande installation destinée à permettre le traitement des V2 dans un environnement fortement protégé. Le bâtiment était constitué de volumes différents correspondant à des opérations différentes. Les espaces de stockage devaient être suffisamment vastes pour accueillir les missiles. Les zones de manutention devaient permettre leur déplacement. Les ateliers devaient offrir suffisamment de place aux équipes techniques. Les installations industrielles nécessitaient leurs propres locaux. Enfin, des voies de circulation devaient relier tous ces secteurs. Le projet initial prévoyait un ouvrage de dimensions exceptionnelles. Le volume de béton prévu était généralement donné autour de 120 000 m³. Le projet avait une capacité théorique de 36 lancements de V2 par jour. L'un des éléments les plus caractéristiques du bâtiment était constitué par les grandes ouvertures prévues dans sa façade et directement liées à la fonction de lancement. Le bâtiment ne fut pas construit d'un seul bloc. Les travaux progressaient par secteurs. Chaque zone devait être suffisamment avancée pour permettre la poursuite des opérations suivantes. Cette méthode était imposée par la complexité du projet. Certaines parties pouvaient être construites tandis que d'autres sont encore en cours de terrassement. Les installations techniques devaient également être introduites avant que certains volumes ne soient définitivement fermés. Les équipements destinés au fonctionnement futur commençaient à être introduits. Les compresseurs, les pompes, les équipements électriques et les dispositifs de manutention représentent eux-mêmes une masse considérable. Une partie de ces matériels fut progressivement livrée sur le site. L'une des premières fonctions industrielles importantes concernait la production d'oxygène liquide. La présence de compresseurs constituait un élément essentiel de cette installation. Trois compresseurs destinés à l'installation d'oxygène avaient été installés lorsque les bombardements les plus puissants frappèrent le complexe en 1944. La ventilation constituait un autre élément essentiel. La ventilation fut intégrée dès la construction des volumes. Au cours des premiers mois, les travaux progressèrent rapidement. Le bâtiment prit progressivement une forme identifiable. Mais cette progression se déroula sous surveillance alliée. Les photographies aériennes montrèrent désormais clairement l'ampleur du chantier.

La porte pour la voie ferrée dans la façade Est

Le passage de la voie ferrée dans le blockhaus

La porte blindée du passage de la voie ferrée

Le passage de la voie ferrée dans le blockhaus

Le passage de la voie ferrée dans le blockhaus

La galerie de transfert vers le pas de tir
Mais au moment même où les premières fondations sont réalisées, le renseignement allié commença déjà à comprendre la nature du chantier. Des informations provenant notamment de la Résistance, associées aux photographies aériennes, conduisirent les Britanniques à s'intéresser au chantier. Le 16 mai 1943, un appareil de reconnaissance de la RAF photographia le site. Le docteur Réginald Victor Jones, spécialiste du renseignement scientifique, analysa les indices disponibles concernant les nouvelles armes allemandes. Les photographies d'Éperlecques furent comparées aux informations déjà obtenues sur Peenemünde et sur le programme V2. Les Britanniques comprirent progressivement qu'ils ont affaire à une infrastructure destinée aux armes V. À l'été 1943, le Kraftwerk Nord West était un chantier gigantesque, mais encore inachevé. Le chantier devint alors une cible prioritaire de la campagne de bombardement des sites V désignée sous le nom général d'opération Crossbow. Le 27 août 1943, les Alliés lancèrent le premier grand bombardement contre le chantier. Cent quatre-vingt-cinq B-17 de la 8th Air Force américaine larguèrent 366 bombes de 2 000 livres sur le chantier du blockhaus. Les bombardiers utilisèrent des bombes lourdes destinées à frapper directement l'installation. L'objectif fut de perturber le chantier et d'empêcher la poursuite normale des travaux. La structure en béton, encore inachevée, résista relativement bien aux effets directs des explosions. Les installations provisoires furent beaucoup plus vulnérables. Les voies de circulation furent endommagées, les zones de chantier bouleversées, les équipements détruits ou détériorés. Le personnel dut interrompre les travaux. Le chantier reprit après l'attaque, mais dans des conditions différentes. Cette situation augmenta considérablement le coût et la durée des travaux. Le projet allemand ne fut pas abandonné pour autant. Les attaques alliées se poursuivirent au cours des mois suivants. La campagne contre les sites V s'intensifia progressivement. Le renseignement photographique permit aux Alliés de suivre l'évolution du chantier et d'évaluer les effets des bombardements précédents. Le chantier d'Éperlecques devint ainsi l'objet d'une véritable bataille entre construction et destruction. À partir de février 1944, les attaques devinrent plus fréquentes. Le 2 février 1944, 95 B-24 attaquèrent les sites d'Éperlecques et de Siracourt. Ils étaient escortés par de nombreux chasseurs P-47. Cette attaque marqua le retour d'opérations lourdes contre le complexe. Une nouvelle attaque intervint le 8 février. Le 19 mars, 117 B-17 bombardèrent plusieurs sites balistiques du nord de la France, dont Éperlecques. Des appareils A-20 intervinrent également dans l'après-midi. Le 21 mars, 56 B-24 attaquèrent encore Éperlecques. Le mauvais temps limita cependant la participation d'autres formations. Le 26 mars 1944, environ 500 bombardiers lourds de la 8 th USAAF attaquèrent seize sites associés aux armes balistiques dans le nord de la France. Le 29 mars, 77 B-24 furent envoyés contre Éperlecques. Des problèmes mécaniques et de navigation réduisirent toutefois considérablement le nombre d'appareils atteignant effectivement la cible. Le 6 avril, puis les 18 et 19 avril, le site fut de nouveau bombardé.

La zone de stockage de l'oxygène détruite par les bombardements

Passage de la voie ferré détruite par les bombardements


Passage de la voie ferrée au nord de la zone de stockage des V2
Le rythme des bombardements empêcha désormais le chantier de fonctionner dans des conditions normales. Au printemps 1944, les Alliés intensifièrent considérablement leur offensive contre les infrastructures allemandes liées aux armes V. Éperlecques faisait partie des installations prioritaires. Les attaques des 6, 18 et 19 avril 1944 touchèrent une installation dont l'état est déjà profondément affecté par les raids précédents. Le bâtiment principal conserva cependant une partie importante de son intégrité structurelle. L'ensemble industriel autour fut beaucoup plus fragilisé. Les grands ouvrages fixes apparurent progressivement comme trop vulnérables. L'armée allemande développa parallèlement une organisation permettant de mettre en œuvre les V2 à partir de dispositifs mobiles. Cette évolution réduisit progressivement l'importance stratégique des grandes bases fixes. Elle ne signifia toutefois pas que les travaux d'Éperlecques cessèrent immédiatement. Le chantier resta utilisé pour certaines fonctions. Des équipements pouvaient encore y être installés. Cette situation explique pourquoi le complexe continua à évoluer alors même que sa fonction initiale devient de moins en moins réaliste. Une nouvelle étape fut franchie en juin 1944 avec l'emploi des bombes Tallboy conçues par l'ingénieur britannique Barnes Wallis. Elle pesait environ 12 000 livres, soit plus de cinq tonnes. Son corps allongé et sa masse importante lui permettaient de pénétrer profondément dans le sol ou dans une structure avant d'exploser. L'objectif n'était pas de produire une explosion à la surface, mais de transmettre l'énergie de l'explosion au cœur de la cible. Cette caractéristique la rendit particulièrement adaptée aux grands ouvrages en béton. Le premier grand bombardement à la Tallboy contre Éperlecques intervint le 17 juin 1944. Il fut conduit par 236 Lancaster, 149 Halifax et vingt Mosquito chargés du marquage et du guidage. Le 18 juin 1944, 58 B-17 bombardèrent à nouveau Éperlecques. Dans la nuit du 18 au 19 juin, dix Mosquito intervinrent encore contre le site malgré les mauvaises conditions météorologiques. Le 19 juin, dix-neuf Lancaster du 617 Squadron, guidés par onze Mosquito, attaquèrent le site avec des Tallboy. Aucune Tallboy n'atteignit cependant directement le centre du blockhaus, mais une tomba suffisamment près pour provoquer des dégâts importants. Le cratère demeure visible aujourd'hui dans les abords de l'ouvrage. Une nouvelle attaque fut menée le 25 juin. Le 9 juillet 1944, l'Oberbefehlshaber West autorisa l'arrêt des travaux à Éperlecques et à Wizernes. Les deux grands projets étaient désormais considérés comme trop endommagés pour être achevés dans leur conception initiale. Trois jours après la décision d'arrêt des travaux, le 12 juillet, une nouvelle Tallboy atteignit directement la structure et pénétra profondément avant d'exploser. L'explosion provoqua des dégâts considérables à l'intérieur. Cette attaque démontra que même la masse de béton du Kraftwerk Nord West n'est plus une garantie suffisante. Le 25 juillet, 81 Lancaster et onze Mosquito attaquèrent encore Éperlecques. Les bombardements de juin et juillet achevèrent de rendre le complexe inutilisable dans son rôle initial. Les réparations ne permettaient plus de retrouver une capacité opérationnelle. Le 4 août 1944, Éperlecques figura parmi les objectifs de l'opération Aphrodite. Des B-17 télécommandés et chargés d'explosifs furent utilisés. L'opération Aphrodite constitua une tentative de transformer des bombardiers anciens en projectiles télécommandés. Les appareils devaient être dirigés vers des objectifs fortement protégés. Aucun des appareils engagés contre Éperlecques lors de cette mission ne toucha correctement la cible. Le 6 août, deux autres B-17 télécommandés furent envoyés contre le site. Les résultats restèrent limités.

Le blockhaus en 1945

Dégât d'une Tallboy sur la façade

Vue aérienne du blockhaus (photo prise par un avion de la RAF)

Le site en juillet 1944

Une bombe Tallboy

Dégât d'une Tallboy dans la dalle superieure
Les bombardements successifs ont atteint leur objectif. Le Kraftwerk Nord West n'est jamais devenu la grande base de lancement prévue en 1943. Aucun V2 ne fut lancé depuis Éperlecques. La production industrielle d'oxygène n'atteignit pas le niveau prévu. Le blockhaus devint progressivement un ouvrage sans fonction opérationnelle. Même après l'abandon du projet initial, les Allemands maintinrent certaines activités sur le site. Il était avantageux de laisser croire aux Alliés que le chantier conservait une certaine importance. Le gigantesque complexe de béton fut désormais essentiellement une infrastructure abandonnée progressivement. À l'été 1944, le chantier n'était plus réellement un chantier au sens initial du terme. L'été 1944 fut également marqué par l'évolution rapide de la situation militaire en France. Après le débarquement de Normandie, les forces alliées progressaient vers le nord. Le Pas-de-Calais, jusque-là relativement éloigné des combats terrestres, devint progressivement menacé. Les installations allemandes durent être évacuées. Au début du mois de septembre 1944, la progression alliée dans le Pas-de-Calais entraîna l'abandon du complexe d'Éperlecques par les forces allemandes. Les forces canadiennes prirent possession du secteur le 4 septembre 1944. Les premiers observateurs découvrirent un ensemble très différent de celui qu'ils avaient imaginé à partir des photographies aériennes. Le chantier était inachevé et fortement endommagé. Les Allemands avaient emporté certains équipements notamment des matériels présentant une valeur immédiate ou susceptibles d'être réutilisés ailleurs. Les Allemands avaient également laissé derrière eux un complexe dont certaines fonctions ne pouvaient plus être utilisées normalement. L'arrêt des équipements de pompage entraîna notamment l'envahissement progressif des parties basses par l'eau. L'inondation constitua rapidement l'un des principaux obstacles aux investigations. Pour les équipes alliées, cette situation ne fut pas simplement une gêne, mais limita directement la possibilité d'examiner les équipements et de comprendre l'organisation interne. Pendant la guerre, les analystes cherchaient à déterminer ce que les Allemands construisaient. Après la capture, ils cherchèrent à déterminer ce qu'ils avaient réellement construit. Une première inspection importante fut faite le 10 septembre 1944 par Duncan Sandys et Frédéric Joliot-Curie. La présence de Joliot-Curie est significative. Le site n'était plus seulement considéré comme une installation militaire, mais comme un complexe industriel et scientifique. Duncan Sandys connaissait particulièrement bien le problème des armes V. Son intérêt portait donc sur les installations susceptibles d'avoir été destinées à leur production ou à leur emploi. L'un des principaux objectifs de l'enquête fut de déterminer à quoi devait exactement servir Éperlecques. Les enquêteurs accordèrent une attention particulière aux importantes cuves métalliques présentes dans le complexe. Pour approfondir l'étude des installations capturées, une mission interalliée fut constituée sous la direction du colonel Terence R. B. Sanders. Elle étudia plusieurs grands ouvrages allemands associés aux armes V. Les résultats de la mission furent réunis dans un rapport présenté au gouvernement britannique en mars 1945. Le rapport ne fournit cependant pas une interprétation parfaite d'Éperlecques.

La zone de stockage des V2


La partie nord détruite par les bombardements

Zone de stockage des V2

La partie nord détruite par les bombardements

La partie nord détruite par les bombardements
Lorsque la guerre se termina en Europe, le site n'avait jamais rempli la fonction opérationnelle initialement prévue. Il n'était pas devenu une grande base permanente de lancement de V2. L'immense construction demeura donc essentiellement un ouvrage inachevé. Après la guerre se posa la question du devenir du bâtiment. Une solution évidente aurait consisté à le démolir, mais la masse considérable de béton rendait cette opération extrêmement difficile. Détruire entièrement un ouvrage aussi massif nécessiterait une quantité importante d'explosifs et provoquerait des dégâts considérables aux alentours. La résistance exceptionnelle du bâtiment intéressa également les militaires britanniques. Éperlecques devint ainsi un objet d'étude. L'ouvrage servit à évaluer l'efficacité de nouvelles armes contre les constructions en béton fortement protégées. Cette fonction expérimentale prolongea directement son histoire militaire. Le blockhaus fut utilisé par les Alliés en février 1945 pour tester la nouvelle bombe à charge pénétrante "Disney" conçue pour doubler la vitesse d'impact et donc accroître la capacité de pénétration du projectile. C'était la plus grande cible accessible en zone occupée, se trouvant de plus à l'écart d'une zone habitée. Le 3 février 1945, un B-17 de la 8th USAAF largua une bombe Disney qui percuta une section de mur. Les résultats furent cependant peu concluants. Le blockhaus d'Éperlecques fut à nouveau inspecté le 20 juin 1951 par une commission anglo-française afin de déterminer s'il était possible de le réutiliser pour des fonctions militaires. Le blockhaus ne fut cependant pas réutilisé. Après les investigations, les installations présentant une valeur récupérable furent progressivement démontées. Les machines encore présentes furent également étudiées avant leur démontage. Une fois le chantier abandonné, la forêt reprit progressivement possession du site. Les traces les plus fragiles disparurent rapidement. Mais le grand blockhaus résista. À mesure que les décennies passèrent, l'intérêt du public pour les vestiges de la Seconde Guerre mondiale augmenta. En 1973, le blockhaus fut ouvert au public pour la première fois sous le nom de "Blockhaus d'Éperlecques". La propriété fut acquise par Hubert de Mégille au milieu des années 1980 et le 3 septembre 1986, le blockhaus fut classé Monument historique. La zone autour du blockhaus a été reboisée même si elle reste ravagée par les cratères de bombes. Divers équipements militaires de la Seconde Guerre mondiale (dont une bombe volante V1 sur une rampe de lancement) sont exposés et relatent l'histoire du programme balistique allemand. L'aspect contemporain du blockhaus est le résultat de plus de huit décennies d'abandon, d'érosion, de récupération et de conservation. Il ne correspond ni exactement au projet allemand de 1943, ni au chantier de 1944, ni au bâtiment découvert par les Alliés.

La façade ouest

La partie nord détruite par les bombardements

Façade nord du blockhaus

Façade ouest
La bombe Disney

Vestiges de bombes aériennes
Le projet d'Éperlecques fut directement issu du développement des fusées V2. Le V2 se distingue des armes conventionnelles par sa complexité. Elle nécessitait plusieurs opérations techniques avant le lancement. La propulsion de la fusée V2 utilisait un carburant et un comburant. Le carburant était de l'alcool éthylique mélangé à de l'eau et le comburant était de l'oxygène liquide. Cette combinaison permettait à la fusée de fonctionner indépendamment de l'atmosphère. L'oxygène devient liquide à une température extrêmement basse, proche de -183 °C à pression atmosphérique. L'oxygène liquide absorbe rapidement de la chaleur qui provoque son évaporation. Le stockage doit donc limiter les échanges thermiques. Même avec une bonne isolation, l'oxygène liquide n'est pas parfaitement stable. Une partie se vaporise progressivement. Produire l'oxygène directement à proximité des fusées évite de transporter de grandes quantités de produit cryogénique sur de longues distances. C'est l'une des raisons pour lesquelles une installation de production fut envisagée à Éperlecques. L'oxygène industriel est obtenu à partir de l'air qui contient environ 21 % d'oxygène. La production industrielle d'oxygène repose sur une succession d'opérations. L'air est aspiré, comprimé, refroidi, purifié, liquéfié et séparé. La séparation finale repose sur les différences de température d'ébullition des différents composants. La première étape nécessite des compresseurs. L'air comprimé doit être progressivement refroidi. Cette opération permet d'approcher les conditions nécessaires à sa liquéfaction. L'air contient de la vapeur d'eau et du dioxyde de carbone qui doivent être éliminés, car à très basse température, ils gèlent et obstruent les installations. La purification constitue donc une étape indispensable. Une fois suffisamment refroidi, l'air peut être transformé en liquide. La liquéfaction nécessite une installation cryogénique complexe qui consomme une importante quantité d'énergie. L'air liquide peut ensuite être séparé en fonction des températures d'ébullition. L'azote s'évapore plus facilement que l'oxygène. Cette différence permet leur séparation. L'oxygène obtenu est ensuite collecté sous forme liquide. L'oxygène liquide doit être conservé dans des réservoirs adaptés et le transfert nécessite des conduites isolées. Les systèmes cryogéniques sont donc conçus pour réduire les apports de chaleur. L'oxygène doit être transféré de la production vers le stockage, du stockage vers les zones d'utilisation et éventuellement vers les moyens de transport. Les réseaux constituent donc une infrastructure essentielle. La salle des compresseurs occupait une place importante dans l'organisation du secteur industriel. Les compresseurs constituaient le cœur mécanique de l'installation. Cinq groupes compresseurs Heylandt étaient prévus. La capacité annoncée était de 320 tonnes d'oxygène liquide par mois pour chaque groupe, soit une capacité théorique globale de 1600 tonnes par mois. Cette capacité avait une possibilité théorique d'alimenter environ 220 V2 par mois, soit jusqu'à 36 tirs par jour dans le cadre du projet initial.

Intérieur du blockhaus

Vestige de cuve de stockage d'oxygène


Vue sur la hauteur intérieure du blockhaus


Le V2 était produit industriellement en Allemagne. Son transport jusqu'à Éperlecques ne signifiait pas pour autant qu'il constituait un engin immédiatement utilisable. Certaines opérations de montage, de contrôle et de préparation devaient encore être réalisées. La préparation d'un V2 comprend de nombreuses opérations. Il fallait notamment vérifier l'état du missile, contrôler les systèmes, installer certains composants, effectuer les raccordements et réaliser les vérifications nécessaires. L'ogive constituait une charge distincte. Son installation sur le missile nécessitait une opération de manutention. Une caractéristique essentielle de la préparation du V2 était son passage de la position horizontale à la position verticale. Le V2 arrivait et circulait essentiellement horizontalement. Il devait finalement être placé verticalement pour le lancement. Le passage à la verticale nécessitait un équipement adapté. Un système de levage ou de basculement devait donc être utilisé. Une fois redressé, le V2 pouvait être stocké dans une position verticale. Cette disposition était également nécessaire pour certaines opérations finales. Le remplissage du V2 constituait l'une des dernières opérations avant le lancement. Il devait être effectué avec des équipements spécifiques.

Lancement d'un V2 à Peenemunde
(© Bundesarchiv Bild 146-1978-Anh.026-01)

Le V2 exposé au blockhaus

Le V2 exposé dans la galerie de transfert


Le blockhaus d'Éperlecques appartient à une catégorie particulière des ouvrages militaires allemands de la Seconde Guerre mondiale. Il ne s'agit ni d'un blockhaus d'artillerie, ni d'un poste de commandement, ni d'un simple dépôt de munitions. Sa fonction projetée impose une architecture beaucoup plus proche de celle d'une usine protégée. L'organisation intérieure est déterminée par une succession de volumes industriels, de circulations, de zones techniques et d'espaces de stockage. Le bâtiment doit simultanément remplir trois fonctions contradictoires qui sont de protéger les équipements, de permettre leur fonctionnement et d'assurer la circulation des V2 et du personnel. C'est cette triple contrainte qui explique l'architecture particulièrement complexe du Kraftwerk Nord West. Le projet du blockhaus d'Éperlecques, établi en janvier et février 1943 par des ingénieurs de Peenemünde et de l'Organisation Todt, était fondé sur le modèle B.III-2a, agrandi pour le site d'Éperlecques. Le complexe devait comprendre trois parties principales. Une partie nord correspondant à une gare protégée et aux installations de réception, une partie centrale comprenant les espaces de stockage et de préparation et une partie sud comprenant notamment l'usine de production d'oxygène liquide et les espaces de préparation des V2. Le bâtiment principal devait mesurer environ 92 m de longueur, 50 m de largeur et 33 m de hauteur. Ses murs pouvaient atteindre 7 m d'épaisseur. Le niveau inférieur se trouve environ 6 m sous le niveau du sol. Pour former le toit, une importante dalle de béton fut construite dès le début du chantier. Elle fait environ 5 m d'épaisseur et pèse environ 37 000 tonnes. Elle fut construite au niveau du sol puis soulevée progressivement au moyen de vérins hydrauliques afin de permettre la construction des murs sous-jacents. La partie nord du complexe devait intégrer une gare ferroviaire protégée. Cette gare devait être raccordée à la ligne de chemin de fer Calais–Saint-Omer par un embranchement d'environ 1,2 km depuis Watten. Les trains devaient pénétrer dans cette partie du complexe pour permettre le déchargement des V2, des ogives, des composants et des équipements nécessaires aux opérations de préparation. Les éléments étaient ensuite transportés vers les espaces intérieurs du bâtiment. La partie centrale était destinée à l'assemblage et au stockage des fusées. La capacité prévue était de 108 V2. Le complexe devait également stocker une quantité de carburant suffisante pour assurer trois jours de lancement. Les opérations prévues comprenaient l'assemblage des fusées, leur déplacement vers les espaces de préparation, leur mise en position verticale, leur ravitaillement et leur armement. Les espaces de préparation constituaient donc des volumes de grande hauteur. Les passages associés à ces espaces comportaient des portes pivotantes de 18 m de hauteur. La hauteur générale du bâtiment devait être d'environ 33 m.

Les V2 préparés devaient être déplacés et sortir par la façade sud. Les couloirs de transfert étaient équipés de dispositifs destinés à protéger les espaces intérieurs contre les effets du souffle. Les couloirs de sortie sont munis de chicanes anti-souffle. Les portes pivotantes associées aux espaces de transfert atteignaient 18 m de hauteur. Le projet prévoyait des ouvertures situées de part et d'autre de la façade sud, correspondant aux deux axes de sortie. Après leur sortie, les V2 devaient être déplacés sur des voies ferrées jusqu'aux positions de lancement extérieures. Le système de lancement comprenait une plateforme permettant de maintenir le V2 vertical. Un centre de contrôle occupait une position centrale sur la façade sud. Cette tour de contrôle devait permettre aux équipes de surveiller les pas de tir et les opérations de lancement.

La partie nord, notamment la gare protégée, fut particulièrement touchée lors du bombardement du 27 août 1943. Les ingénieurs de l'Organisation Todt considérèrent alors que la partie nord était trop endommagée pour poursuivre le projet initial. Une partie du bâtiment principal du côté sud fut néanmoins suffisamment avancé pour permettre l'installation d'une partie des équipements prévus pour la production d'oxygène liquide. L'effort se concentra alors sur la partie sud. Cette décision explique en grande partie l'état actuel du monument. Le site perdait ainsi sa fonction première de lancement. Mais il conservait son utilité industrielle. La production d'oxygène liquide pouvait toujours contribuer au programme V2. La transformation entraîna donc une modification de la hiérarchie interne. Les espaces associés directement au lancement perdirent leur importance. La masse principale conservée correspond essentiellement à la grande structure en béton de la partie sud du projet. Les volumes intérieurs comprennent notamment les grands volumes associés aux installations industrielles et aux circulations. Les ouvertures prévues pour la sortie des V2 sont toujours identifiables dans la façade sud du bâtiment. Elles ont cependant été murées après le changement d'affectation du site.

Passage de la voie ferrée dans la partie nord du site

Passage de la voie ferrée dans la partie nord du site

Passage de la voie ferrée dans la partie nord du site

La partie nord du site

Passage de la voie ferrée dans la partie nord du site

Partie nord du site

La façade sud

La gare protégée située au nord du complexe a subi des dommages particulièrement importants lors des bombardements. Elle constitue aujourd'hui une partie très fortement dégradée du site. Les documents historiques indiquent que cette partie devait être desservie par deux voies ferrées. Cette disposition permettait d'organiser les mouvements ferroviaires et d'éviter de transformer la réception des matériaux en un simple cul-de-sac. Entre les deux voies se trouvait également un garage pour les véhicules qui pouvaient accéder au blockhaus et y décharger leur cargaison. La présence de cet espace montre que le système logistique n'était pas exclusivement ferroviaire. Les trains ne devaient pas transporter uniquement des fusées complètes. Ils pouvaient également acheminer des éléments de missiles, des ogives, des équipements techniques, du carburant, des pièces détachées et du matériel industriel. Le blockhaus devait donc fonctionner comme une véritable plateforme logistique. Une centrale électrique protégée contre les bombardements fut donc construite au nord du blockhaus. Elle devait fournir environ 1,5 MW et permettre au complexe de disposer de sa propre alimentation électrique. Cette installation complétait le réseau électrique général et devait limiter la vulnérabilité du site à une interruption de l'alimentation extérieure.

La centrale à béton

La centrale à béton

La centrale électrique
Un train de ciment
Ces photographies ont été réalisées en juin 2026.

Rampe de lancement de V1 exposée au blockhaus
Y ACCÉDER:
L'accès au blockhaus d'Eperlecques est fléché depuis les principaux axes routiers autour de Saint-Omer.
La visite est payante.
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Cette page a été mise en ligne le 25 septembre 2026
Cette page a été mise à jour le 25 septembre 2026