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Le temple romain d’Évora (Templo Romano de Évora), parfois appelé à tort "temple de Diane", est un témoignage exceptionnel de la présence romaine dans la péninsule Ibérique et constitue un élément majeur du patrimoine archéologique lusitanien. Il constitue le monument antique le mieux conservé du Portugal et l’un des plus complets de la péninsule Ibérique.

L’implantation romaine dans la région d’Évora s’inscrit dans le vaste mouvement de conquête de la péninsule Ibérique au IIe siècle av. J.-C. Après la défaite des Lusitaniens de Viriathe (vers 139 av. J.-C.), les Romains fondèrent plusieurs colonies dans le sud-ouest de la péninsule. Le site d’Évora, alors un oppidum indigène (probablement celtibérique ou turdétan) d'environ 25 hectares, fut intégré dans la province de Lusitanie lors de sa création par Auguste en 27 av. J.-C. Sous Auguste, Évora reçut le statut de municipium civium Romanorum, c’est-à-dire d’une cité autonome dotée d’institutions romaines, gouvernée par un sénat local (ordo decurionum). Le titre honorifique "Liberalitas Iulia" (la générosité des Juliens) souligne la faveur impériale dont jouissait la cité. À cette période, Rome entreprit un vaste programme d’urbanisation avec le tracé du cardo et du decumanus, l'édification d’un forum monumental et la construction d’édifices publics (basilique, curie, temples). Le temple d’Évora fut érigé au centre de ce complexe civique pour incarner la présence du pouvoir impérial.


La datation la plus probable situe la construction entre 15 et 40 apr. J.-C., sous les règnes de Tibère et de Claude, successeurs d’Auguste. Les sources suggèrent que le monument fut commandé par le Conseil municipal d’Évora, avec l’approbation du gouverneur de Lusitanie, pour célébrer la divinisation d’Auguste (Divus Augustus), proclamée officiellement en 14 apr. J.-C.. Il s’agit donc d’un temple du culte impérial, voué à l’empereur défunt et au dieu Jupiter, selon le modèle du culte officiel promu dans toutes les provinces romaines. Le temple fut probablement achevé vers 40 apr. J.-C., date correspondant à la phase finale du programme monumental du forum. Durant les trois premiers siècles de l’Empire, le temple fut le centre du culte officiel d’Évora. Les cérémonies y étaient célébrées par les magistrats locaux (duumviri) et les flamines, prêtres du culte impérial, lors de fêtes publiques (Ludi Augustales). Des sacrifices, processions et discours politiques s’y déroulaient régulièrement. Le temple formait le cœur d’un ensemble monumental comprenant une basilique civile au sud, un portique à colonnades au nord, des statues impériales en bronze et en marbre et un autel monumental à l’est du temple, dont la base a été retrouvée. Sous les Antonins (Hadrien, Marc Aurèle), Évora connut une prospérité marquée par l’expansion urbaine et la monumentalisation des espaces publics. Le temple resta un symbole de fidélité à Rome, probablement restauré ou décoré à cette époque. Des fragments de corniche et de marbre peints en rouge suggèrent une reprise décorative dans le goût du IIe siècle. Au IIIe siècle, la Lusitanie subit un déclin économique. Le forum fut partiellement abandonné, les portiques se ruinèrent, et le temple perdit sa fonction rituelle. Cependant, il restait visible et fut probablement réutilisé comme lieu de réunion ou de prestige civique.

Après l’édit de Milan en 313 et la christianisation de l’Empire, les temples païens furent progressivement fermés ou convertis. Celui d’Évora fut désacralisé vers le IVe siècle, son autel détruit et la cella probablement utilisée pour des fonctions administratives. Aucune trace de conversion en église n’a été retrouvée, mais des éléments d’enduit chrétien du Ve siècle dans les remblais indiquent une occupation continue du site. Sous les Wisigoths (VIe - VIIe siècles), Évora devint siège épiscopal. Le temple, situé près de la cathédrale primitive, pourrait avoir servi d’entrepôt, voire de bâtiment public pour l’administration. Les colonnes furent partiellement démontées pour réemployer les matériaux dans d’autres constructions. En 716, la ville passa sous domination musulmane. Le temple, déjà ruiné, se trouva inclus dans la citadelle omeyyade (le Hisn d’Évora). Les Arabes utilisaient souvent les structures antiques comme fondations ou fortifications, le podium du temple fut intégré dans l’enceinte défensive. En 1166, Évora fut reprise aux Maures par Geraldo Sem Pavor (Gérald le Courageux). Sous les rois portugais du XIIIe siècle (Sancho II, Afonso III), la ville devint un centre royal et ecclésiastique majeur. Les ruines du temple, toujours visibles, furent intégrées dans le château royal. On y construisit un donjon et des dépendances. Les colonnes antiques furent enclavées dans les murs médiévaux, ce qui explique leur excellente conservation. Entre les XIIIe et XVe siècles, le temple devient une annexe fortifiée du palais royal. On y aménagea un arsenal et des réserves alimentaires. Des documents mentionnent la présence de "casa das armas" (maison des armes) sur le site du temple dès 1360. En 1501, lorsque le palais royal fut déplacé, le temple fut transformé en boucherie municipale (Casa da Carneira). Les murs du podium furent bouchés, le sol recouvert d’un plancher de bois, et des cloisons intérieures divisèrent la cella. En 1836, Antonio José de Avila, gouverneur d'Évora, considérant cette utilisation comme indigne fit fermer la boucherie. Cette réutilisation explique la préservation des murs. Recouverts et entretenus, ils échappèrent à la ruine.

Dès le XVIIe siècle, des érudits portugais redécouvrirent l’origine antique du monument. Le padre Manuel Fialho (1646 - 1718) évoqua le "Templo de Diana" dans son manuscrit "Evora Illustrada" publié en 1728, croyant y voir un sanctuaire païen dédié à la déesse de la chasse. Cette appellation erronée s’imposa durablement dans la culture populaire. Les premières études méthodiques datent du XIXe siècle, dans le contexte du romantisme archéologique et du néoclassicisme. En 1836, l’historien Augusto Filipe Simões identifia les caractéristiques corinthiennes du temple et proposa une restauration. Le gouvernement portugais confia le projet à l’architecte Giuseppe Cinatti. Entre 1871 et 1889, les bâtiments médiévaux furent rasés, les colonnes dégagées et redressées, les fragments d’entablement replacés et le podium reconstruit avec des blocs d’origine. Cette restauration sauva définitivement le monument, mais modifia certains éléments (profil des corniches, restitution partielle du stylobate). C’est à cette période que le temple acquiert son apparence actuelle.

Le temple fut classé Monument national en 1910. Les campagnes de fouilles successives de 1959, 1972 et 1985 à 2001 ont affiné la compréhension du monument. Les fouilles menées entre 1985 et 2001 par l’Université d’Évora et le Museu Nacional de Arqueologia ont permis d’identifier le pavement original du podium (dalles de granite ajustées), de retrouver des tuiles estampillées de la Legio V Alaudae, confirmant la présence romaine militaire, et de mettre au jour des objets votifs (fragments de lampes à huile, céramiques, monnaies du Ier - IIe siècle apr. J.-C.). Ces découvertes renforcent l’interprétation d’un temple officiel impérial, probablement dédié à Auguste et à Rome ou à Jupiter. En 1986, il est intégré au Patrimoine mondial de l’UNESCO avec tout le centre historique d’Évora. Entre 2010 et 2015, des opérations de restauration ont consolidé les colonnes, remplacé les scellements en fer corrodés et nettoyé les surfaces par microabrasion douce. Le temple est aujourd’hui protégé par une enceinte piétonne et sert de centre d’interprétation archéologique à ciel ouvert.

Le temple se dresse au sommet du centre historique d’Évora, sur la place du Largo do Conde de Vila Flor, à proximité immédiate de la cathédrale médiévale (Sé d’Évora) et de l’ancien palais des archevêques. Le temple suit le plan typique des temples romains classiques avec un plan rectangulaire orienté est-ouest (entrée à l’est), un podium surélevé accessible par un escalier frontal et un péristyle de colonnes entourant la cella centrale. Le podium a une longueur de 25,20 m, une largeur de 15,30 m et une hauteur de 3,50 m. Il est construit avec des blocs de granite local assemblés sans mortier (technique de opus quadratum). Un escalier frontal permettait l’accès. Le temple appartient au type corinthien hexastyle, avec six colonnes en façade et onze colonnes sur chaque côté long. Les colonnes ont une hauteur de 7,68 m (fût, base et chapiteau) avec un diamètre du fût de 0,85 m à la base. En granite poli monolithique, ils ont des chapiteaux en marbre blanc finement sculpté, d’ordre corinthien. Les colonnes des longs côtés sont semi-engagées dans la cella, suivant le modèle pseudopériptère. L’entablement est composé de trois parties, une architrave à trois fasces, une frise lisse (sans décor sculpté conservé) et une corniche à modillons et denticules. De dimensions internes d’environ 14 m sur 9 m, la cella servait à abriter la statue du divin Auguste. Les murs, disparus, étaient montés en opus caementicium recouvert de stuc peint imitant le marbre. Des fragments d’enduit retrouvés dans les remblais confirment l’existence d’un décor intérieur à pilastres et corniches moulurées. À l’origine, le temple était couvert avec un toit de tuiles en bronze ou en terre cuite. Les traces de pigments identifiées sur les chapiteaux (oxydes rouges et bleus) attestent que le temple était peint, les chapiteaux en marbre étaient rehaussés de couleurs, comme la plupart des monuments romains.

Ces photographies ont été réalisées en septembre 2025.
Cette page a été mise en ligne le 10 décembre 2025
Cette page a été mise à jour le 10 décembre 2025