Suivez les Lieux-Insolites en France sur INSTAGRAM logo instagram

L'ichtyosaure de la Robine

L’ichtyosaure de La Robine représente un témoin exceptionnel des océans jurassiques. Sa conservation en position d’origine, dans les marnes qui l’ont vu se fossiliser, offre une fenêtre unique sur la vie marine d’il y a 183 millions d’années (Ma). Bien plus qu’un simple fossile, il est devenu un symbole du patrimoine géologique de la Haute-Provence, un lieu où paléontologie, randonnée et contemplation se rejoignent.

ichtyosaure 4

Le site de La Robine-sur-Galabre, au nord de Digne-les-Bains, est célèbre pour ses paysages de marnes noires du Jurassique. Ces roches argileuses se sont déposées dans une mer profonde et relativement calme, caractéristique du bassin téthysien. Les événements tectoniques alpins ont ensuite relevé et plissé ces couches marneuses, créant les paysages ravinés typiques appelés "robines" ou "badlands", qui favorisent l’affleurement continu de couches fossilifères. C’est au sein de ces marnes qu’a été découvert à la fin des années 1970 l’un des spécimens fossiles les plus spectaculaires de France, un ichtyosaure, parfaitement préservé. Laissé in situ, le fossile est depuis son dégagement protégé par un abri. En hiver, le fossile est recouvert par une couverture isolante afin de minimiser les dégâts du gel. L’ichtyosaure de la Robine, identifié comme étant un Suevoleviathan, est long de 4,20 m et est couché sur son flanc gauche. Il a cependant subi des déformations qui peuvent dérouter la reconnaissance. Il est presque complet, ne manque que le bassin, une partie de la queue et une partie du rostre. Le crâne est très écrasé. Il est daté de 183 Ma au Jurassique inférieur. La Réserve naturelle géologique de Haute-Provence abrite une vingtaine de restes d'ichtyosaures (aucun fossile n’est complet).

site ichtyosaure w1

site ichtyosaure w2

Les ichtyosaures, du grec ichthys (poisson) et sauros (lézard), constituent un groupe de reptiles marins qui ont dominé les océans durant une grande partie de l’ère mésozoïque. Bien qu’ils soient souvent comparés aux dauphins ou aux thons pour leur silhouette fuselée, ils n’ont aucun lien de parenté avec les mammifères marins. Ils représentent une remarquable convergence évolutive vers un mode de vie pélagique rapide. Les premiers ichtyosaures apparaissent au Trias inférieur, vers -250 Ma, probablement issus d’un groupe encore mal identifié de reptiles terrestres ayant réintégré le milieu marin très tôt après la crise Permien – Trias. Au Trias, leur morphologie n’est pas encore pleinement hydrodynamique, leur corps est plus allongé et serpentiforme. La nage repose davantage sur les mouvements latéraux du tronc et leurs nageoires sont moins développées. La grande diversification se produit au Trias moyen et supérieur, où les formes deviennent plus rapides et spécialisées. Après une crise de diversité à la limite Trias - Jurassique, le groupe connaît un nouvel essor au Jurassique inférieur. Au Jurassique (-200 à -145 Ma), les ichtyosaures atteignent leur apogée. Leur corps prend une forme de torpille avec une nageoire caudale semi-lunaire leur conférant une vitesse élevée. Leurs yeux se sont agrandis pour s'adapter aux profondeurs. À partir du Crétacé moyen, leur diversité décline fortement. Ils s’éteignent totalement vers -90 Ma, bien avant la crise crétacé/tertiaire, probablement en raison d’une combinaison de facteurs telle que la compétition avec d’autres prédateurs (mosasaures, poissons téléostéens), les changements océaniques (appauvrissement en oxygène, modifications trophiques) et la réduction des niches écologiques disponibles.

ichtyosaure 1

ichtyosaure 2

Les ichtyosaures les plus évolués présentent un profil hydrodynamique quasi parfait. La tête est conique avec un museau allongé, le corps est fusiforme, la nageoire dorsale n'est pas soutenue par des os (comme chez les requins), la nageoire caudale est hétérocerque inversée (lobes asymétriques) et les membres se sont transformés en palettes natatoires aux phalanges multipliées (hyperphalangie). Certains, notamment Ophthalmosaurus, possédaient des yeux ayant jusqu’à 25 à 30 cm de diamètre, les plus grands yeux connus chez un vertébré. Des sclérotiques osseuses massives entouraient les yeux leur permettant de résister à la pression des grandes profondeurs. Ils étaient probablement capables de chasser dans les zones mésopélagiques (jusqu’à 500 m de profondeur) et de détecter des proies dans des eaux faiblement éclairées. La diversité alimentaire était grande. Les dents fines et nombreuses leur permettaient de capturer des poissons ou des céphalopodes, alors que les dents robustes chez certaines espèces du Trias permettaient de broyer des coquilles. Leur museau long et étroit était adapté aux proies rapides. Des contenus stomacaux fossilisés montrent une prédilection pour les ammonites, les bélemnites et les poissons osseux. Les formes avancées utilisaient une nage de type thunniforme, reposant sur une amplitude limitée du corps et une propulsion quasi exclusive par la nageoire caudale leur permettant une grande endurance et vitesse élevée (jusqu'à 40 km/h selon certaines estimations).

ichtyosaure 5

ichtyosaure 6

Les ichtyosaures sont l’un des premiers groupes de reptiles connus à avoir développé la viviparité (naissance de petits vivants). De nombreux fossiles montrent des embryons parfaitement conservés à l’intérieur du corps de la mère, parfois en position de mise bas. Cette forme de reproduction se caractérise par l'absence d’œufs pondus en milieu marin, une naissance avec la tête en première (contrairement aux cétacés modernes) chez certaines espèces (probablement l'héritage d’un ancêtre terrestre) et des portées multiples. Cette adaptation les affranchissait du retour à terre et renforçait leur spécialisation marine. Parmi les principaux genres représentatifs figurent, au Trias, Mixosaurus (forme intermédiaire serpentiforme), Shonisaurus (un géant pouvant atteindre 15 à 20 m, au corps très élancé) ou Cymbospondylus (grand triasique sans nageoire dorsale marquée). Au Jurassique vivaient Ichthyosaurus (l’un des genres les plus célèbres, étudiés dès le XIXe siècle), Stenopterygius (très hydrodynamique, nombreux fossiles complets) ou Ophthalmosaurus (spécialiste des profondeurs). Au Crétacé on trouve Platypterygius, l’un des derniers genres du groupe, robuste et cosmopolite. En moyenne, les ichtyosaures avaient entre 1 et 10 m de longueur. Le plus grand actuellement décris est l'Ichthyotitan avec une longueur de 25 m. Une autre espèce en cours de description pourrait atteindre les 35 m.

ichtyosaure 7

schéma ichtyosaure
Schéma de l'ichtyosaure de la Robine
©  M. Floquet, M. Guiomar, J.L. Dommergues, Trois gisements fossilifères phares de la réserve géologique de Haute Provence, Congrès de l'association paléontologique française, 2007.

Suevoleviathan est un genre d’ichtyosaures ayant vécu au Jurassique inférieur (Toarcien), il y a environ 182 Ma. Le genre a été créé en 1998 par le paléontologue Michael W. Maisch, pour regrouper des fossiles auparavant attribués à d’autres genres (comme Leptopterygius disinteger ou Ichthyosaurus integer). Une étude de 2018 par Erin E. Maxwell a redécrit l’holotype de Suevoleviathan integer, concluant que les différences entre les deux espèces correspondaient probablement à des stades de croissance de la même espèce, faisant de Suevoleviathan disinteger un synonyme juvénile de Suevoleviathan integer. Suevoleviathan mesurait environ 4 m de long. Son crâne est relativement bas, avec un museau allongé et des orbites de taille modérée. Les dents sont robustes, crénelées, sans carènes, signe d’un régime carnivore probablement de poissons ou de céphalopodes. Contrairement à beaucoup d’ichtyosaures plus évolués, Suevoleviathan conserve des avant-nageoires (pagaies antérieures) assez larges, ce qui suggère qu’il utilisait encore ces nageoires de façon active pour la propulsion à basse vitesse. La queue est très longue et flexible, indiquant que la propulsion principale à grande vitesse reposait probablement sur des ondulations caudales, un compromis entre style primitif et adaptation plus moderne à la vie pélagique.

Suevoleviathan
Reconstitution d'un Suevoleviathan (© Wikipédia)

La plupart des restes de Suevoleviathan proviennent de la formation de schistes de Posidonia de la région de Holzmaden, en Allemagne. La présence de Suevoleviathan dans le bassin vocontien (actuelle Provence) illustre une répartition plus large que ce qu’on pensait, et une dispersion dans une mer connectée à l’océan Téthys à l’époque. Suevoleviathan reste un genre rare parmi les ichtyosaures du Toarcien, relativement peu d’individus (squelettes) complets ou identifiables ont été retrouvés, ce qui rend son étude plus complexe. Les fossiles trouvés en Allemagne et en Provence montrent que les ichtyosaures Toarciens pouvaient parcourir de longues distances, ce qui suggère que les mers de l’époque permettaient de larges dispersions.

sueleviathan skull
Crane de suevoleviathan (© Wikipédia)

Ces photographies ont été réalisées en aout 2025.

 

Y ACCÉDER:

De Digne-les-Bains, prendre la D900A en direction de Barles. À l'embranchement pour La Robine-sur-Galabre, poursuivre en direction de Barles jusqu'au parking, à gauche, du site de l'Ichtyosaure. De là, une randonnée de 1 h 30 (4 km) avec un dénivelé de 189 m permet d'accéder au fossile.

Attention, l'ichtyosaure n'est pas visible en hiver.

 



Les indications pour accéder à ce lieu insolite sont données sans garantie. Elles correspondent au chemin emprunté lors de la réalisation des photographies. Elles peuvent ne plus être d'actualité. L'accés au lieu se fait sous votre seule responsabilité.

Si vous constatez des modifications ou des erreurs, n'hésitez pas à m'en faire part.

 

 

Cette page a été mise en ligne le 22 décembre 2025

Cette page a été mise à jour le 22 décembre 2025