Le camp de concentration Vulkan

Les mines d'amphibole de Haslach furent converties en usine souterraine par les nazis à partir d'avril 1944. La tâche fut exécutée par au moins 1736 déportés dont la plupart y laissèrent la vie. Il s'agit d'un des camps annexes du camp de concentration (KZ) de Natzweiler-Struthof, le seul implanté sur le territoire français.

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Le mémorial "Vulkan"

L'histoire minière de Haslach débuta dans les années 1880 lorsque la Groβherzogliche Badische Geologische Landesanstalt de Karlsruhe entreprit des prospections dans la région de la vallée de la Kinzig. En 1899, le professeur Hans Thurach, de Heidelberg, découvrit une roche de couleur vert foncé très dure nommée amphibole. Il reconnut un gisement d'une largeur de 40 à 50 m et d'environ 1 km de longueur. L'ingénieur des mines Ludwig Schweizer-Krodell de Karlsruhe acheta les droits d'exploitation en 1902 et fonda la société "Vulkan Haslacher Schotterwerke". La raison de l'appellation "Vulkan" reste à ce jour mystérieuse, car l'amphibole n'est pas une roche volcanique. L'exploitation du gisement débuta aussitôt par une carrière à ciel ouvert. La pierre concassée et triée était acheminée du flan de la montagne par les wagonnets d'un funiculaire vers la station de chargement sur le site de Spieβacker dans la vallée. La société fit faillite en 1905 et fut rachetée par les frères Leferenz de Heidelberg qui la renommèrent "Hartsteinwerke Vulkan Gebruder Leferenz". Ils produisirent du gravier pour les routes et les voies de chemin de fer, des gravillons, du sable, des pavés, de la pierraille et des blocs de pierre taillée. Employant une centaine d'ouvriers, leur zone de vente allait de la Suisse à la Bavière. En 1911 débuta l'exploitation en galerie souterraine. La crise de 1929 marqua cependant le déclin de l'entreprise.

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La seule galerie d'accès à la mine encore visible

En 1939, les commandes substantielles de l'état pour l'extension du réseau d'autoroute, considéré comme stratégique, et pour la construction des blockhaus de la ligne Siegfried marquèrent le renouveau de l'entreprise. Elle produisit cette année 63 475 m3 de gravier et 92 683 m3 de gravillons et de sable. Les galeries d'exploitation dépassaient les 400 m de longueur avec des largeurs et des hauteurs pouvant atteindre les 10 m. L'arrêt des commandes de l'état conduisit à la fermeture de la carrière en 1942. L'organisation Todt réquisitionna les ouvriers et les machines et les envoya dans une mine à Gniwan en Ukraine. Cette mine fut abandonnée en 1943 devant l'avance des troupes russes.

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L'entrée de la mine

Au courant du mois d'avril 1944, le ministère de l'armement du Reich réquisitionna les mines "Hartsteinwerke Vulkan". Les sociétés Mannesmann et Messerschmitt y prévoyaient l'installation d'une usine pour produire des pièces destinées aux nouvelles armes de représailles, les célèbres V1 et V2. En juin 1944, l'organisation Todt construisit 14 baraquements le long de la route menant aux mines. En août 1944, les nazis installèrent une annexe du KZ Natzweiler-Struthof dans des hangars de la Wehrmacht près du terrain de sport de Haslach et le nommèrent "Arbeitslager Barbe" connu aujourd'hui sous "camp Sportplatz". Le 16 septembre 1944, un premier convoi de 400 déportés arriva au Sportplatz. Ces déportés, dont les deux tiers étaient français, furent évacués du KZ Struthof devant l'avance des alliés. Ils avaient transité par le KZ Dachau et son annexe Allach. L'oberscharffuhrer SS Hochhaus, commandant de ce camp, écrira le 23 septembre 1944 en parlant de ces déportés : "Chaussures vraiment épouvantables, habits absolument insuffisants et en partie état de santé extrêmement mauvais". Il dira également : "l'état physique des prisonniers est en outre satisfaisant". Dès le 6e jour après leur arrivée, les premiers déportés moururent des privations et du manque de soins. Les déportés furent aussitôt affectés à l'aménagement de la mine.

Le 3 octobre 1944, un bombardement allié détruisit l'usine Daimler à Gaggenau. Le ministère de l'armement du Reich décida donc en novembre 1944 de transférer la production de l'usine de Gaggenau dans la mine de Haslach. Le 4 décembre 1944, un convoi de 650 déportés rejoignit à pied depuis Rastatt (trajet de 32h) la mine Vulkan. Il s'agissait de 200 membres de la résistance française et de 100 otages alsaciens en provenance du KZ Schirmeck-Vorbruch et de 350 prisonniers de guerre russes. Ils furent logés dans une des galeries glaciales et ruisselantes d'eau de la mine. Leurs lits étaient de simples planches recouvertes d'une paillasse. En dessous passait un filet d'eau emportant les excréments que les déportés devaient faire au fond de la galerie par absence de latrine. Un seau ne leur fut mis à disposition que durant la deuxième semaine. Ils furent contraints aux travaux d'aménagement des galeries (18 448 m2) consistant dans le creusement des égouts, le bétonnage des sols et la taille des pierres. Les plus chanceux d'entre eux furent affectés à la construction de la route d'accès, ils avaient la possibilité de respirer de l'air frais. Beaucoup moururent des privations de nourriture, des coups et d'exécution sommaire. Une dizaine d'officiers de la résistance français ont disparu sans trace et quatorze Ukrainiens furent exécutés pour avoir fomenté un complot d'évasion. De nombreux Russes furent fusillés en forêt après des essais d'évasion. Le commandant de ce camp, le Sturmführer SS Krauss, était particulièrement sadique. Il ordonnait régulièrement de vider les latrines sur les pelures de pomme de terre servie en repas aux déportés. Lorsque des déportés travaillaient près du chenil et qu'ils étaient pris en flagrant délit en train de grappiller des restes de nourriture dans les gamelles des chiens, Krauss lâchait les chiens sur eux. Un déporté fut un jour enfermé avec les chiens et laissé à son sort. Le camp Vulkan fut surnommé par les déportés "Höllenlager Vulkan" (le camp de l'enfer Vulkan).

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Plan de la mine (d'après le plan affiché sur le site)

Le 8 décembre 1944, un nouveau convoi de 248 déportés en provenance du KZ Flossenburg rejoignit le camp Sportplatz. Jusqu'à fin 1944, plus d'une centaine de déportés sont morts dans ce camp de typhus, de dysenterie et de tuberculose. Le 10 décembre 1944, 300 déportés arrivèrent de Niederbuhl. Incapables de les admettre au camp Vulkan, les nazis les parquèrent sous la mairie. En raison du froid sibérien et la ténacité des habitants de Haslach, les déportés furent amenés la nuit même à l'usine Kantzmann puis transférés par petit groupe au camp Kinzigdamm durant la semaine suivante. Ce camp fut aménagé entre la route de Fischerbach et la digue de la Kinzig. Le plus petit des trois camps de Haslach avait cependant les mêmes conditions de détention que les autres. Un des sévices préférés dans ce camp était de placer les déportés dans la cour, torse nu avec un pot d'eau dégoulinant sur la tête jusqu'à ce qu’elle soit congelée. Les déportés rejoignaient chaque jour le camp Vulkan pour y travailler. Le 4 février 1945, un autre convoi amena 93 déportés depuis le KZ Freiburg. Les archives signalent également la venue à différents moments de 45 autres déportés. Malgré la venue de ces déportés en renfort, l'usine ne produisit jamais les pièces escomptées. Le manque de camion compliqua la venue des machines puis les bombardements alliés coupèrent l'approvisionnement en énergie et en matière première.

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Vestige de la mine

Les témoignages des survivants ont permis la reconstitution de la journée type des déportés. Les déportés étaient réveillés à 4 h du matin par les cris et les coups des gardiens qui les obligeaient à vidanger les latrines. Les morts de la nuit étaient étendus à côté des baraquements. Les déportés devaient ensuite se laver torse nu avec l'eau gelée de l'abreuvoir en tôle de la cour. Ils n'avaient aucune serviette pour se sécher et si les gardiens estimaient qu'ils n'étaient pas assez mouillés, ils devaient recommencer. Après leur avoir servi le "café", une décoction de gland, les gardiens faisaient l'appel. Puis ils partaient, en colonne par cinq, avant le lever du jour, vers la mine distante de 5 km. Les plus chanceux avaient au pied des galoches déchiquetées ou des sabots en bois, les autres emmitouflaient leur pied avec des haillons, voir était pieds nus. Le trajet se faisait sous les coups. Les gardiens les tâtaient pour découvrir ceux qui, malgré l'interdiction, avaient emballé leur corps avec des sacs de ciment pour lutter contre le froid. À peine arrivé, débutait le travail, toujours sous les coups des SS. Au cours de l'après-midi était livrée la soupe à l'aide du funiculaire. Le temps d'avaler le maigre bouillon était la seule pause accordée durant la journée de travail. À 18 h était entamée la marche de retour. Ceux qui étaient incapables de marcher, les blessés et les malades, étaient portés par les plus vaillants qui ramenaient également les morts, de plus en plus nombreux au fil des jours. À leurs arrivées, ils devaient attendre debout dans la cour, l'appel du soir. Cette attente pouvait durer des heures et avec les températures sibériennes de l'hiver 1944/1945 les déportés devaient marcher sur place pour éviter que leurs pieds ne gèlent avec la boue du sol tourbeux de la cour. L'appel se déroulait de manière rapide et le déporté qui ne répondait pas assez vite ou qui attirait l'attention des gardiens s'exposait à une pluie de coups ou à une punition consistant à rester, sans nourriture ou eau, durant des heures ou des jours debout pieds nus sur le sol pierreux dans le froid. Certains déportés se sont également souvenus que des habitants de Haslach leur sont venus en aide. Ils déposaient, malgré les menaces des gardiens SS, des pommes et autres aliments le long du chemin emprunté par les déportés. Le curé du village, Monsieur Vetter, réussit également à se mettre en contact avec des prêtres déportés et leur apporta un appui, surtout pour les malades.

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Sur les 1736 déportés officiellement répertoriés à Haslach seul, 740 ont pu être identifiés. Parmi eux se trouvaient 542 Français, 59 Russes, 38 Polonais, 19 Belges, 18 Hollandais et 16 Italiens. En tout pas moins de 19 nationalités différentes, la majorité des déportés non identifiés sont d'origine française (résistants et otages des SS) et russe. Des centaines d'entre eux sont morts à Haslach. Seulement 188 de ces morts ont pu être identifiés. Comme dans tous les KZ annexes, les cadavres étaient ramenés dans le camp d'origine pour y être incinérés. Mais devant le manque de moyens de transport et la pénurie de carburant, l'administration nazie ordonna que les cadavres soient enterrés dans un endroit retiré du cimetière local (comme l'endroit affecté aux suicidés et aux prisonniers russes). Les cadavres devaient être habillés en civil pour éviter qu'ils soient reconnus comme des déportés. L'inhumation devait être réalisée par d'autres déportés. À Haslach, les déportés furent donc enterrés devant le mur ouest du cimetière dans des tombes ne portant aucune indication. Les fusillés et les exécutés furent enterrés sommairement dans la montagne.

Les déportés internés au Sportplatz furent envoyés début 1945 vers d'autres KZ. Le 15 février 1945, les 256 derniers furent transférés vers le KZ Vaihingen/Enz. En mars 1945, les survivants du Kinzigdamm furent transférés vers le KZ Sulz. À la même période, plusieurs convois emmenèrent des déportés de Vulkan en train, camion ou à pied vers d'autres camps. Les derniers survivants de Vulkan furent parqués et abandonnés, le 28 mars 1945, dans les baraquements du Sportplatz. Ils furent libérés à la mi-avril 1945 par l'armée française.

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Les vestiges des installations de concassage de la mine

Après la capitulation du IIIe Reich, en mai 1945, le gouvernement militaire français en charge du secteur saisi les machines présentes dans la mine. Le 5 septembre 1946 fut procédé à l'exhumation de la tombe commune au cimetière de Haslach. Deux cent dix corps y furent retrouvés. Parmi eux, 135 purent être identifiés et rendus à leur famille. Les 75 autres furent inhumés dans une tombe honorifique au sein du cimetière de Haslach. Le gouvernement militaire français décida ensuite de procéder à la destruction de la mine. En novembre 1947 fut réalisé un dynamitage avec 67 tonnes d'explosifs qui resta presque sans effet. Les colonnes de flammes jaillissant des ouvertures de la mine mirent juste le feu à la forêt alentour. Un deuxième dynamitage eut lieu le 28 avril 1948 à 16 h 30. Il mit en œuvre 84 tonnes d'explosif et de nombreuses bombes et obus provenant des déminages. L'explosion qui en résulta ne fut surclassée que par un dynamitage sur l'ile de Heligoland. Un grondement sourd ébranla la région et lorsque le panache de poussière se fut dispersé le versant de la montagne n'était plus qu'un tas d'éboulis. Un dynamitage complémentaire fut effectué le 29 avril 1948. Le site fut ensuite utilisé, de 1953 à 1965, comme terrain de stockage de munitions par l'armée française. Il fut rendu à la commune de Haslach en1965. Celle-ci l'utilisa alors comme décharge publique. Depuis 1973, c'est un site d'enfouissement des déchets contrôlé par le Land (région).

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Au début des années 1970, l'historien local Manfred Hildenbrand entama 25 années de recherche sur le KZ de Haslach. Cela le mena en 1997 à fonder, avec des membres du conseil municipal de Haslach, l'Initiative Gedenkstatte Vulkan. De nouvelles recherches furent entamées et contact fut pris avec Michelle et Jacques Bicheray de Jallerange près de Besançon. Michelle est la fille du déporté Gilbert Choquin mort à Vulkan. Elle effectuait avec son mari également des recherches sur le KZ Vulkan. Les travaux réalisés permirent l'identification en juin 1998 de plus de 60 déportés encore en vie. Le 25 juillet 1998 fut inauguré le mémorial "Gedenkstatte Vulkan" en présence de nombreux survivants ou de leurs familles.

Ces photographies ont été réalisées en février 2016.

 

Y ACCÉDER:

De Haslach prendre la B294 en direction de Elzach. Environ 600 m après la sortie du village, prendre le chemin partant à gauche (panneau Mulldeponie). Montez en voiture (2 km) jusqu'au parking avant la décharge puis suivez le chemin descendant à droite. Le mémorial est à environ 500 m. La barrière qui barre le chemin d'accès à la décharge est ouverte du lundi au vendredi de 9 h à 19 h (mai à septembre) ou de 10 h à 17 h (octobre à avril) et le 2e samedi du mois de 8 h à 12 h. En cas de fermeture de la barrière, l'accès au mémorial est possible à pied par un sentier (1,3 km).



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Cette page a été mise en ligne le 16 mai 2016

Cette page a été mise à jour le 16 mai 2016