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La baie de Somme

À l'extrémité occidentale du département de la Somme, là où le fleuve du même nom rejoint les eaux de la Manche, s'étend l'un des plus remarquables paysages littoraux d'Europe occidentale : la baie de Somme. Avec une superficie d'environ 7 200 hectares à marée haute et plus de 70 km² d'espaces estuariens, elle constitue le deuxième plus vaste estuaire du nord de la France après celui de la Seine. Sa renommée dépasse largement les frontières nationales. Elle est reconnue comme l'une des plus belles baies du monde, labellisée Grand Site de France et inscrite dans plusieurs dispositifs internationaux de protection de la biodiversité.

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La baie de Somme est bien davantage qu'une simple embouchure fluviale. C'est un territoire vivant où se rencontrent les eaux douces du fleuve et les eaux salées de la Manche, où les marées redessinent chaque jour les chenaux, où les bancs de sable se déplacent au gré des courants et où les prés salés gagnent lentement sur la mer. Depuis des millénaires, cette dynamique naturelle façonne un paysage en perpétuelle mutation, offrant une mosaïque de milieux (vasières, dunes, mollières, marais, chenaux et cordons sableux) d'une richesse écologique exceptionnelle. Cette diversité explique pourquoi la baie constitue l'une des principales étapes de la voie migratoire est-atlantique, accueillant chaque année plusieurs centaines de milliers d'oiseaux. Elle abrite également la plus importante colonie française de phoques veaux-marins et une population croissante de phoques gris. Depuis l'Antiquité, ses rivages ont vu prospérer des ports actifs, des communautés de pêcheurs, des éleveurs de moutons de prés salés et des générations de marins qui ont appris à composer avec les caprices d'un estuaire en perpétuelle évolution.

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La baie de Somme occupe le littoral occidental des Hauts-de-France, au cœur de la côte picarde. Elle marque l'aboutissement du long parcours du fleuve Somme, qui prend sa source à Fonsomme, dans l'Aisne, avant de parcourir près de 245 km à travers les plaines crayeuses du Bassin parisien. L'estuaire s'ouvre sur la Manche entre les deux promontoires naturels que sont Le Crotoy, sur la rive nord et Saint-Valéry-sur-Somme, sur la rive sud. Ces deux villes historiques se font face à environ cinq kilomètres de distance, de part et d'autre d'une vaste ouverture maritime où les marées circulent librement. Vers l'intérieur des terres, la baie se prolonge jusqu'aux environs de Noyelles-sur-Mer et rejoint progressivement les marais de la basse vallée de la Somme. Son influence ne se limite donc pas au seul littoral, les phénomènes de marée se ressentent loin en amont, tandis que les marais arrière-littoraux participent pleinement au fonctionnement écologique de l'estuaire. La baie est bordée par plusieurs communes qui entretiennent depuis des siècles une relation étroite avec cet environnement. À une cinquantaine de kilomètres au nord se trouve la baie d'Authie, autre grand estuaire picard, tandis qu'au sud s'étendent les falaises crayeuses d'Ault qui annoncent déjà le littoral normand. Cette position géographique fait de la baie de Somme un véritable carrefour entre les influences océaniques de la Manche et les paysages continentaux de la Picardie intérieure.

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La caractéristique fondamentale de la baie de Somme est son fonctionnement estuarien. Chaque jour, deux fois par cycle lunaire, la mer envahit puis abandonne une immense surface de sable et de vase. Le marnage (différence de niveau entre la marée basse et la marée haute) atteint généralement 7 à 8 m et peut dépasser 10 m lors des grandes marées d'équinoxe. Des dizaines de millions de mètres cubes d'eau pénètrent alors dans l'estuaire en quelques heures seulement. Cette alternance transforme radicalement le paysage. À marée haute, la baie ressemble à un vaste golfe marin où seuls émergent les plus hauts bancs de sable et les prés salés. Quelques heures plus tard, lorsque la mer se retire, elle laisse apparaître un immense désert de sable parcouru d'un réseau complexe de chenaux, de mares temporaires et de vasières scintillantes. Cette amplitude des marées constitue le moteur principal de toute la dynamique de la baie. Elle transporte les sédiments, déplace les bancs de sable, entretient les chenaux et favorise le renouvellement constant des habitats naturels. Les marées peuvent également représenter un danger. Leur remontée est parfois très rapide, notamment dans les secteurs où les chenaux concentrent les courants. Les guides de la baie rappellent régulièrement que la traversée de l'estuaire ne doit jamais être entreprise sans une parfaite connaissance du terrain ou sans accompagnement.

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L'originalité de la baie de Somme tient à la diversité exceptionnelle de ses milieux naturels. Sur quelques kilomètres seulement se succèdent des paysages très différents, chacun correspondant à un niveau particulier d'inondation par la mer. La partie la plus basse de l'estuaire est occupée par les slikkes, terme d'origine néerlandaise désignant les vasières régulièrement recouvertes par chaque marée. À marée basse, ces étendues paraissent presque désertiques. Pourtant, quelques centimètres sous la surface vivent des millions d'organismes : vers marins, coques, tellines, petites crevettes, gammares et autres invertébrés qui constituent la base de toute la chaîne alimentaire de la baie. Leur abondance explique pourquoi les oiseaux limicoles viennent y chercher leur nourriture en permanence. Les bécasseaux, courlis, chevaliers, barges ou avocettes sondent inlassablement la vase à l'aide de leur long bec. Les slikkes sont également responsables de l'aspect argenté caractéristique de la baie lorsque le soleil se reflète sur la fine pellicule d'eau qui recouvre encore les vases. Au-dessus des slikkes apparaissent progressivement les schorres, appelés localement mollières. Ces prés salés ne sont recouverts que lors des grandes marées. Grâce à cette moindre fréquence d'immersion, une végétation spécialisée peut s'y développer. La salicorne est la première à coloniser les dépôts vaseux. Peu à peu, d'autres espèces halophiles prennent le relais : obiones, asters maritimes, lavande de mer, plantains maritimes et puccinellies. Ces plantes ralentissent les courants, retiennent les particules fines et accélèrent le colmatage naturel de la baie. Les mollières progressent ainsi lentement vers le large, gagnant chaque année quelques mètres sur les anciennes vasières. Elles représentent aujourd'hui plusieurs milliers d'hectares et constituent l'un des paysages les plus emblématiques de la baie de Somme. Le retrait de la mer ne laisse pas une surface uniforme. Les eaux s'écoulent par un réseau extrêmement complexe de chenaux, localement appelés rejets ou renclôtures, qui serpentent entre les bancs de sable avant de rejoindre le chenal principal de la Somme. Leur tracé évolue constamment. Une tempête, une série de grandes marées ou un apport important de sédiments peuvent suffire à déplacer leur cours de plusieurs dizaines de mètres. Cette mobilité a longtemps constitué un véritable défi pour la navigation. Les cartes marines devaient être régulièrement mises à jour et les pilotes locaux étaient indispensables pour guider les navires jusqu'aux ports de Saint-Valéry ou d'Abbeville. Aujourd'hui encore, les traversées pédestres de la baie nécessitent de franchir certains de ces chenaux, dont la profondeur et la force du courant varient selon les marées.

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À marée basse émergent d'immenses bancs sableux aux formes sans cesse renouvelées. Les plus connus sont ceux de l'Hourdel, de l'Islette et du Crotoy. Le sable qui les compose est transporté par la dérive littorale, un courant côtier qui longe la Manche sous l'effet des vents dominants et des marées. Ces bancs migrent lentement au fil des années, modifiant continuellement la physionomie de la baie. Ils constituent des refuges privilégiés pour les phoques, qui viennent s'y reposer entre deux périodes de chasse. Les femelles y mettent également bas leurs petits au début de l'été, profitant de ces espaces relativement calmes et peu accessibles. Ces hauts-fonds jouent aussi un rôle protecteur en dissipant l'énergie des vagues avant qu'elles n'atteignent les rivages. À l'entrée nord de la baie, les dunes du Marquenterre forment un vaste cordon littoral de plusieurs kilomètres de long. Issues de l'accumulation progressive du sable transporté par les vents dominants, elles constituent une véritable barrière naturelle entre la mer et les terres basses de l'arrière-pays. Le paysage y est particulièrement varié : dunes mobiles, dunes fixées par l'oyat, dépressions humides, mares temporaires et boisements pionniers se succèdent sur une faible distance. Cette mosaïque d'habitats favorise une biodiversité remarquable et explique l'implantation, en 1973, du Parc ornithologique du Marquenterre, devenu l'un des plus importants sites français d'observation des oiseaux migrateurs. L'une des caractéristiques les plus fascinantes de la baie de Somme est son extraordinaire mobilité. Contrairement à un paysage que l'on pourrait croire figé, l'estuaire est un milieu en transformation permanente. Aucun banc de sable, aucun chenal, aucune limite entre la terre et la mer n'est définitivement fixé. Chaque marée redistribue des milliers de tonnes de sable, de vase et de limons. Les tempêtes hivernales accélèrent ces mouvements, tandis que la végétation des mollières stabilise progressivement certains secteurs avant que d'autres ne soient à nouveau remodelés. Cette dynamique naturelle explique que les cartes anciennes diffèrent souvent profondément du paysage actuel. Des zones autrefois navigables sont aujourd'hui couvertes de prés salés, tandis que certains chenaux se sont déplacés de plusieurs centaines de mètres au cours des derniers siècles. C'est précisément cette évolution permanente qui confère à la baie de Somme son caractère unique. Plus qu'un simple paysage littoral, elle est un organisme vivant, dont les formes changent au rythme des marées, des saisons et des siècles.

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Comprendre la baie de Somme impose de remonter bien au-delà de l'histoire humaine. Les paysages actuels sont le résultat d'une longue succession d'événements géologiques qui s'étendent sur près de 100 millions d'années. La craie des plateaux picards, les galets des plages, les dunes du Marquenterre, les immenses vasières et les prés salés sont autant d'héritages d'une histoire mouvementée où se succèdent mers tropicales, glaciations, remontées du niveau marin et lente accumulation de sédiments. Aujourd'hui encore, cette évolution n'est pas terminée, la baie continue de se transformer sous l'action combinée des marées, des courants, des vents et de la végétation. Chaque année, plusieurs centaines de milliers de mètres cubes de sable et de vase y sont déplacés, faisant de la baie de Somme un véritable laboratoire naturel de géomorphologie littorale. La baie de Somme s'inscrit dans la partie septentrionale du Bassin parisien, vaste ensemble géologique couvrant une grande partie du nord de la France. Cette immense cuvette sédimentaire s'est formée il y a plus de 200 millions d'années à la faveur de l'enfoncement progressif de la croûte terrestre. Durant des dizaines de millions d'années, cette dépression reçoit des dépôts marins, lagunaires et continentaux qui s'empilent sur plusieurs milliers de mètres d'épaisseur. Les couches les plus profondes datent du Trias et du Jurassique, mais ce sont surtout les formations du Crétacé supérieur qui marquent aujourd'hui les paysages de la Picardie maritime. Le sous-sol de la baie est essentiellement constitué de craie blanche, recouverte par une succession de sables, d'argiles, de limons et de tourbes déposés au cours du Quaternaire. Ces formations récentes masquent largement la roche mère, qui n'affleure que sur certains coteaux de la vallée de la Somme ou dans les falaises situées plus au sud, entre Ault et Mers-les-Bains. Il y a environ 90 millions d'années, pendant le Crétacé supérieur, le climat était radicalement différent de celui que nous connaissons aujourd'hui. La région était recouverte par une mer chaude, calme et peu profonde, dont la température dépasse probablement 20 °C. Cette mer abritait une extraordinaire diversité d'organismes marins, ammonites, bélemnites, oursins, éponges, rudistes et surtout d'innombrables algues microscopiques appelées coccolithophoridés. À leur mort, leurs minuscules plaques calcaires tombaient au fond de la mer où elles s'accumulaient lentement, formant au fil des millions d'années une épaisse couche de craie. La vitesse de sédimentation est extrêmement faible, quelques millimètres seulement par siècle. Pourtant, sur une durée aussi considérable, ces dépôts atteignent plusieurs centaines de mètres d'épaisseur. Cette craie constitue aujourd'hui l'un des principaux marqueurs géologiques du nord de la France. Elle est à l'origine des falaises spectaculaires de la côte picarde, mais aussi des plateaux agricoles qui dominent la vallée de la Somme. L'une des caractéristiques les plus visibles de cette craie est la présence de nombreux bancs de silex. Longtemps considérés comme de simples curiosités géologiques, ils résultent en réalité d'un processus chimique complexe. Après leur enfouissement, la silice provenant notamment des éponges marines se concentre progressivement autour de certains noyaux, remplaçant localement le carbonate de calcium de la craie. Ce phénomène, appelé silicification, donne naissance à des masses très dures de couleur noire ou gris foncé. Sous l'effet de l'érosion, la craie, beaucoup plus tendre, disparaît progressivement tandis que les silex sont libérés. Ils s'accumulent alors dans les vallées, sur les plages ou au pied des falaises. Les galets qui recouvrent aujourd'hui une partie du littoral de la baie de Somme proviennent en grande partie de ces silex, progressivement façonnés par les vagues. Ces pierres ont joué un rôle majeur dans l'histoire humaine. Dès le Paléolithique, elles servirent à fabriquer des outils tranchants, puis furent largement utilisées dans la construction des maisons, des églises et des fortifications de la région.

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À partir de 2,58 millions d'années, la Terre entra dans le Quaternaire, une période marquée par une alternance de glaciations et de phases plus tempérées. Bien que les grands glaciers ne recouvrirent jamais directement la Picardie maritime, leurs effets furent considérables. Lors des épisodes les plus froids, une immense quantité d'eau fut stockée sous forme de glace dans les calottes polaires. Le niveau des océans baissa alors de plus de 120 m. La Manche n'existait pas. À sa place s'étendait une vaste plaine traversée par plusieurs grands fleuves, dont la Somme, la Seine, la Tamise et le Rhin, qui rejoignaient un immense cours d'eau se dirigeant vers l'Atlantique. Le climat était comparable à celui de la Sibérie actuelle. Les hivers étaient longs et rigoureux, les sols restants gelés une grande partie de l'année et la végétation se limitait à une steppe froide dominée par les herbacées. Mammouths laineux, rhinocéros laineux, rennes, chevaux sauvages, bisons et bœufs musqués parcouraient ces immenses plaines. Durant ces périodes glaciaires, le niveau très bas des océans augmenta fortement la pente des cours d'eau. La Somme devint alors un fleuve beaucoup plus énergique qu'aujourd'hui. Elle entailla profondément la craie et creusa progressivement une large vallée. Les eaux de fonte, abondantes au printemps, transportaient d'importantes quantités de graviers et de sables qui formèrent les célèbres terrasses alluviales de la vallée. Ces terrasses présentent un intérêt scientifique exceptionnel. Elles ont livré des milliers d'outils préhistoriques qui ont permis au XIXe siècle de démontrer l'ancienneté de l'Homme. Les travaux de Jacques Boucher de Perthes à Abbeville ont profondément bouleversé les connaissances sur la Préhistoire européenne. Aujourd'hui encore, la vallée de la Somme constitue une référence mondiale pour l'étude des climats du Quaternaire. Il y a environ 11 700 ans, à la fin de la dernière glaciation, le climat se réchauffa rapidement. Les immenses calottes glaciaires fondirent progressivement, entraînant une remontée généralisée du niveau marin. Ce phénomène, appelé transgression flandrienne, transforma profondément le littoral européen. La mer envahit peu à peu la vallée de la Somme. Les anciennes prairies devinrent des marécages, puis des lagunes, avant de former un vaste estuaire. Vers 6 000 ans avant notre ère, le niveau marin fut proche de celui que nous connaissons actuellement. La baie de Somme prit alors sa physionomie générale, un large espace où alternent chenaux, bancs de sable, marais et prés salés. Cependant, cette baie était encore très différente de celle d'aujourd'hui. Les chenaux étaient plus profonds, les surfaces sableuses moins importantes et les mollières beaucoup moins développés. L'une des évolutions les plus spectaculaires de la baie fut l'extension progressive des mollières. Chaque marée déposait une très fine couche de vase sur les parties les moins profondes de l'estuaire. Lorsque ces dépôts atteignaient une altitude suffisante, les premières plantes halophiles purent s'installer. La salicorne joua ici un rôle fondamental. En ralentissant les courants grâce à ses tiges charnues, elle favorise le dépôt de nouvelles particules. Les sédiments s’accumulèrent alors plus rapidement. Peu à peu apparurent d'autres espèces végétales qui stabilisèrent davantage le terrain. Les anciennes vasières devinrent ainsi de véritables prairies salées. Ce phénomène, appelé atterrissement, est particulièrement actif dans la baie de Somme. On estime que les mollières gagnent localement plusieurs mètres par an sur les zones anciennement recouvertes par la mer. À l'entrée nord de la baie, les vents dominants venus de la Manche transportent continuellement du sable sec vers l'intérieur des terres. Lorsque ce sable rencontre un obstacle une (touffe d'oyat, un morceau de bois flotté ou une simple irrégularité du terrain), il s'accumule progressivement pour former une dune embryonnaire. Au fil des siècles, ces dunes s’élevèrent parfois à plus de quinze mètres de hauteur. Leur progression est ralentie par la végétation qui fixe progressivement le sable grâce à un réseau racinaire très dense. Le paysage actuel du Marquenterre est le résultat de plusieurs milliers d'années de cette lente construction éolienne. Contrairement à de nombreux paysages naturels, la baie de Somme est loin d'avoir atteint un état d'équilibre. Elle demeure un système dynamique où les transformations sont permanentes. À cette dynamique naturelle s'ajoute désormais l'influence du changement climatique. L'élévation progressive du niveau marin, l'évolution des régimes de tempêtes et les modifications du transport sédimentaire pourraient profondément modifier le fonctionnement de l'estuaire au cours des prochaines décennies. La baie de Somme demeure ainsi un paysage en perpétuelle construction, où les forces de la nature poursuivent une œuvre commencée il y a plusieurs millions d'années.

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La vallée de la Somme occupe une place fondamentale dans l'histoire de la Préhistoire mondiale. Dès le milieu du XIXe siècle, les découvertes réalisées dans les carrières de Saint-Acheul, d'Abbeville et d'Amiens bouleversèrent les connaissances scientifiques. Jusqu'alors, beaucoup de savants estimaient que l'humanité était relativement récente. Les travaux de Jacques Boucher de Perthes, menés à partir des années 1840 dans les terrasses alluviales de la Somme, démontrèrent au contraire que des hommes avaient vécu dans la région plusieurs centaines de milliers d'années auparavant. En retrouvant des bifaces en silex associés à des ossements de mammouths et d'autres animaux disparus, il apporta la preuve de l'extrême ancienneté de l'humanité. Ces découvertes sont aujourd'hui considérées comme l'un des actes fondateurs de la préhistoire moderne. Les premières occupations humaines dans la vallée remontent à environ 600 000 ans, voire davantage selon les recherches récentes. À cette époque, le paysage était très différent, la mer était située bien plus au nord, la Manche n'existait pas encore et la Somme traversait une vaste plaine froide peuplée de mammouths, de rhinocéros laineux, de chevaux sauvages et de grands cervidés. Les groupes humains, probablement apparentés à Homo heidelbergensis, vivaient de chasse, de pêche et de cueillette. Ils utilisaient abondamment les silex issus des dépôts crayeux pour fabriquer bifaces, racloirs et pointes de chasse. Au cours du Paléolithique supérieur, les hommes modernes fréquentaient toujours la vallée, profitant des ressources abondantes offertes par le fleuve et les zones humides. Si la baie actuelle n'existait pas encore, les futurs paysages estuariens commençaient à se mettre en place à la fin de la dernière glaciation. À partir du VIe millénaire avant notre ère, le réchauffement climatique favorisa le développement des premières communautés agricoles. Les forêts remplacèrent progressivement la steppe glaciaire, tandis que les marais et les estuaires devinrent particulièrement riches en ressources. Les habitants cultivaient les céréales, élevaient des bovins, des moutons et des porcs, tout en continuant à exploiter les poissons, les coquillages et les oiseaux de l'estuaire. Les fouilles archéologiques ont mis au jour des haches polies, des pointes de flèches, des céramiques et plusieurs sépultures datant de cette période. Les grands monuments mégalithiques sont peu nombreux dans la baie elle-même, mais ils témoignent de l'occupation durable de la région.

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À l'âge du Fer, la région fut occupée par les Ambiens, peuple gaulois dont le territoire correspond approximativement à l'actuel département de la Somme. Leur capitale était Samarobriva, l'actuelle Amiens, dont le nom évoque déjà le franchissement du fleuve (le pont sur la Somme). Les Ambiens étaient réputés pour leur activité commerciale et frappaient leur propre monnaie, largement diffusée dans le nord de la Gaule et jusqu'en Bretagne insulaire. La baie constituait alors une porte ouverte sur la Manche et favorisait les échanges avec les peuples installés de l'autre côté du détroit. Le commerce concernait notamment le sel, les peaux, les céréales, les métaux et les produits artisanaux. La navigation resta essentiellement côtière, les embarcations profitant des marées pour pénétrer dans l'estuaire. Après la conquête de Jules César, la région fut intégrée à la Gaule Belgique. Les Romains développèrent un important réseau routier reliant Amiens aux grands ports de la Manche. La Somme devint un axe de communication essentiel entre l'intérieur des terres et la mer. Les navires de commerce remontaient régulièrement jusqu'à Abbeville, qui commençait déjà à jouer un rôle portuaire important. Les riches villas gallo-romaines installées dans la vallée exportent des céréales, du bétail, de la laine et des produits artisanaux. L'exploitation du sel marin se poursuivit également dans les secteurs les plus favorables de l'estuaire. Des vestiges de quais, d'établissements ruraux, de fours et de voies antiques témoignent encore aujourd'hui de cette activité. À partir du IIIe siècle, les premières incursions saxonnes puis franques fragilisèrent le littoral picard. Mais ce sont surtout les Vikings, à partir du IXe siècle, qui marquèrent profondément l'histoire de la baie. Profitant de leurs navires à faible tirant d'eau, ils remontèrent facilement les estuaires. La Somme constituait pour eux une véritable autoroute naturelle permettant d'atteindre rapidement les riches villes de l'intérieur. En 881, les Vikings remontèrent la vallée et pillèrent notamment Amiens et Abbeville. Les populations riveraines renforcèrent progressivement leurs défenses. Ces attaques contribuèrent à l'essor des premières fortifications médiévales qui protégeront bientôt Saint-Valéry et plusieurs villages de l'estuaire.

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À partir du XIe siècle, Saint-Valéry-sur-Somme devint l'un des principaux ports du royaume de France. Son port, naturellement protégé par la configuration de l'estuaire, accueillait des navires marchands venus de Normandie, de Flandre, d'Angleterre et des ports de la mer du Nord. On y exportait le blé du Ponthieu, la laine, le bois, le vin, les draps et le sel. Les chantiers navals y construisaient également des embarcations destinées au cabotage. La ville se développa rapidement autour de son abbaye, de son port et de son enceinte fortifiée. L'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire de la baie se déroula en 1066. Le duc de Normandie, Guillaume, rassembla une flotte considérable destinée à conquérir l'Angleterre. Après plusieurs semaines d'attente dues à des vents contraires, il quitta finalement Saint-Valéry-sur-Somme à la fin du mois de septembre avec plusieurs centaines de navires transportant environ 7 000 hommes, plusieurs milliers de chevaux et d'importantes quantités de matériel. La traversée s'effectua sans difficulté majeure et conduisit quelques jours plus tard à la célèbre bataille d'Hastings, au cours de laquelle Guillaume devient roi d'Angleterre. Sur la rive opposée, Le Crotoy connut également un développement remarquable. Contrairement à Saint-Valéry, orienté vers le sud, Le Crotoy bénéficie d'une exposition plein sud, assez rare sur les côtes françaises de la Manche. Son port resta longtemps l'un des plus accessibles de la baie. Les pêcheurs y exploitaient abondamment les poissons, les coquillages, les crustacés et les phoques, dont la chasse est encore pratiquée au Moyen-âge. Le commerce maritime y était également florissant. Aujourd'hui située à près de vingt kilomètres de la mer, Abbeville était encore, au Moyen-âge, un véritable port maritime. La profondeur du chenal permettait aux navires marchands de remonter la Somme jusqu'au cœur de la ville. Abbeville devint alors l'un des grands centres commerciaux du nord du royaume. La situation géographique de la baie de Somme lui conféra une importance stratégique majeure pendant la guerre de Cent Ans. Les Anglais cherchèrent à contrôler les ports permettant de ravitailler leurs armées présentes dans le nord de la France. Le Crotoy devint à plusieurs reprises une importante place forte anglaise. Saint-Valéry changea également plusieurs fois de mains au gré des campagnes militaires. Les fortifications furent renforcées, les tours reconstruites et les remparts modernisés afin de résister aux progrès de l'artillerie. L'un des épisodes les plus célèbres de cette période concerne Jeanne d'Arc. Capturée à Compiègne en mai 1430, elle fut transférée quelques mois plus tard au château du Crotoy, alors occupé par les Anglais. Elle y demeura emprisonnée plusieurs semaines dans une forteresse dominant l'estuaire avant d'être conduite à Rouen où se déroulera son procès. Le château a aujourd'hui disparu, mais cet épisode demeure profondément inscrit dans la mémoire historique de la ville.

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À la fin du Moyen-âge, la baie de Somme était encore un vaste estuaire navigable où les ports de Saint-Valéry-sur-Somme, du Crotoy et surtout d'Abbeville assuraient des échanges commerciaux avec les principaux ports de la Manche et de la mer du Nord. Pourtant, un phénomène naturel, discret, mais inexorable, allait profondément modifier son destin : le comblement progressif de la baie par les sédiments. Cette évolution géomorphologique, amplifiée par les aménagements réalisés par l'homme, transforma peu à peu un espace maritime en un territoire où se mêlaient prairies salées, marais, terres agricoles et espaces naturels. À partir du XVIe siècle, les capitaines signalaient de plus en plus souvent les difficultés rencontrées pour franchir les chenaux de la baie. Les bancs de sable se multipliaient, les hauts-fonds devinrent plus nombreux et les chenaux changeaient régulièrement de tracé. Les navires de fort tonnage durent attendre des marées particulièrement favorables pour atteindre les quais de Saint-Valéry ou d'Abbeville. Le phénomène n'était pas propre à la baie de Somme. Plusieurs estuaires de la Manche connurent alors une évolution comparable, liée à l'augmentation des dépôts sableux et vaseux transportés par les marées et les fleuves. Toutefois, dans la baie de Somme, l'importance des marées et la faible pente de l'estuaire accélèrent considérablement ce processus. Abbeville, qui fut l'un des principaux ports de commerce du nord de la France, vit progressivement diminuer son trafic maritime. Dès le XVIIe siècle, les plus grands navires ne pouvaient plus atteindre la ville qu'avec difficulté. Le commerce se reporta progressivement vers Saint-Valéry-sur-Somme, plus proche de la mer. Face à cette évolution naturelle, les autorités entreprirent dès le XVIIe siècle d'importants travaux destinés à maintenir la navigation. Le chenal de la Somme fut régulièrement curé afin d'enlever les sédiments accumulés. Des digues furent construites pour canaliser le courant et augmenter sa capacité à évacuer les dépôts vers le large. Des épis en bois puis en maçonnerie furent également implantés afin de stabiliser les berges et de limiter les déplacements du chenal principal. Au XIXe siècle, avec le développement des techniques d'ingénierie hydraulique, ces aménagements prirent une ampleur nouvelle. Le canal maritime de la Somme fut progressivement modernisé, plusieurs écluses furent reconstruites et des ouvrages de régulation permettaient de mieux contrôler le niveau des eaux entre Abbeville et Saint-Valéry. Ces travaux ralentirent localement le colmatage de l'estuaire sans toutefois l'arrêter. La baie continue de se transformer sous l'effet des processus naturels.

L'une des conséquences les plus visibles de cette évolution est la création de polders, c'est-à-dire de terres conquises sur la mer grâce à la construction de digues. Dès le Moyen-âge, certaines communautés avaient commencé à protéger quelques parcelles agricoles contre les marées. Mais c'est surtout entre le XVIIe et le XIXe siècle que ces opérations prirent une véritable ampleur. Des levées de terre et des digues furent édifiées afin d'isoler des secteurs de l'estuaire. Les eaux salées en furent progressivement évacuées par un réseau de fossés et de canaux, permettant la mise en culture de nouvelles terres. Ces polders, très fertile grâce aux limons déposés par la mer, furent rapidement consacrés aux cultures céréalières et au pâturage. Ils modifièrent profondément le paysage de la baie, en réduisant progressivement la superficie des zones régulièrement inondées. Aujourd'hui encore, ces espaces agricoles témoignent de plusieurs siècles d'adaptation des populations locales aux contraintes du milieu estuarien. Parallèlement à la conquête agricole, les vastes prés salés, appelés localement mollières, deviennent le domaine d'une activité pastorale originale : l'élevage des moutons de prés salés. Introduits depuis plusieurs siècles sur ces prairies régulièrement recouvertes par les grandes marées, les troupeaux se nourrissent d'une végétation halophile composée de salicornes, d'obiones, de puccinellies et d'asters maritimes. Ces plantes, naturellement riches en sels minéraux et en composés aromatiques, confèrent à la viande une saveur particulièrement recherchée. Les bergers de la baie doivent cependant composer avec un environnement exigeant. Les déplacements des troupeaux sont réglés par le rythme des marées et nécessitent une parfaite connaissance du terrain. Les animaux doivent être conduits vers les secteurs les plus élevés avant le retour des grandes eaux, tandis que certaines zones restent impraticables pendant plusieurs heures. Cette activité traditionnelle participe aujourd'hui encore à l'entretien des prés salés. Le pâturage limite l'installation d'une végétation arbustive et contribue au maintien d'un habitat favorable à de nombreuses espèces d'oiseaux.

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Depuis des siècles, les habitants de la baie vivent également de la pêche. Celle-ci prend des formes très diverses selon les saisons et les secteurs de l'estuaire. La pêche professionnelle cible principalement le bar, la sole, la plie, le flet, le mulet et les crevettes grises. Les pêcheurs utilisent des filets fixes, des filets dérivants ou des chaluts légers adaptés aux faibles profondeurs de la baie. La pêche à pied demeure une pratique emblématique. À marée basse, les habitants récoltent coques, tellines, palourdes, couteaux et crevettes, perpétuant des gestes transmis de génération en génération. Cette activité est aujourd'hui strictement réglementée afin de préserver les ressources et d'assurer la sécurité des pêcheurs face aux risques liés à la remontée rapide des marées. Autre tradition profondément ancrée dans l'histoire locale, la chasse au gibier d'eau est pratiquée depuis le Moyen-âge dans les marais et les mollières de la baie. Les chasseurs utilisent des huttes ou gabions, petites constructions discrètement intégrées au paysage, depuis lesquelles ils observent les canards, les oies et les limicoles. Si cette pratique fait aujourd'hui l'objet de débats, elle demeure fortement encadrée par la réglementation et s'inscrit dans une longue tradition culturelle propre aux estuaires de la Manche et de la mer du Nord. Parmi les plantes emblématiques de la baie figure la salicorne, petite plante charnue capable de supporter de fortes concentrations en sel. Longtemps considérée comme une simple ressource de cueillette locale, elle connaît aujourd'hui un véritable succès gastronomique. Récoltée entre le printemps et le début de l'été, elle accompagne poissons, fruits de mer et viandes. Sa cueillette est réglementée afin d'éviter toute dégradation des prés salés, dont elle constitue l'une des espèces pionnières. Le XIXe siècle marqua également le développement du tourisme balnéaire. L'arrivée du chemin de fer facilita l'accès au littoral et favorisa la création de stations fréquentées par une clientèle aisée venue de Paris, d'Amiens ou de Lille. C'est dans ce contexte que fut inauguré, en 1887, le Chemin de fer de la baie de Somme. Cette ligne à voie métrique reliait Le Crotoy, Noyelles-sur-Mer, Saint-Valéry-sur-Somme et Cayeux-sur-Mer. Initialement destinée au transport des voyageurs, des marchandises agricoles et des produits de la pêche, elle joua un rôle économique important jusque dans la seconde moitié du XXe siècle. Menacée de disparition, la ligne fut sauvée grâce à l'action de passionnés qui la transforment en chemin de fer touristique. Aujourd'hui, ses locomotives à vapeur constituent l'une des attractions majeures de la baie et offrent aux visiteurs un point de vue exceptionnel sur les paysages estuariens. Bien que relativement éloignée des principaux champs de bataille, la baie de Somme fut directement concernée par les deux conflits mondiaux. Durant la Première Guerre mondiale, l'arrière-pays servit de zone logistique pour les armées alliées engagées dans la bataille de la Somme en 1916. Les ports, les voies ferrées et les routes furent largement utilisés pour l'acheminement des hommes et du matériel vers le front. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le littoral fut intégré au Mur de l'Atlantique. Des blockhaus, batteries côtières, postes d'observation et obstacles antidébarquement furent construits entre Le Hourdel et Cayeux-sur-Mer afin de prévenir un éventuel débarquement allié. Plusieurs de ces ouvrages sont encore visibles aujourd'hui, progressivement colonisés par la végétation. À partir des années 1960, les scientifiques attirèrent l'attention sur la valeur écologique exceptionnelle de la baie. Les grandes migrations d'oiseaux, la présence des phoques et la richesse des prés salés justifièrent la mise en place de mesures de protection. En 1973 fut créé le Parc ornithologique du Marquenterre, rapidement reconnu comme l'un des meilleurs sites français pour l'observation des oiseaux migrateurs. Dix ans plus tard, en 1983, une grande partie de l'estuaire fut classée Réserve naturelle nationale de la baie de Somme, assurant la préservation des vasières, des mollières et des principaux sites de reproduction de nombreuses espèces. Au XXIe siècle, la baie bénéficia de protections complémentaires grâce au réseau Natura 2000, au classement Ramsar des zones humides d'importance internationale et à son intégration au Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d'Opale.

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Vue aérienne de la baie de Somme (© IGN)

Si la baie de Somme est aujourd'hui mondialement connue, ce n'est pas seulement pour la beauté de ses paysages ou la richesse de son histoire. Elle constitue avant tout un écosystème d'une extraordinaire diversité, où coexistent des habitats naturels très différents sur une superficie relativement restreinte. Vasières, prés salés, dunes, marais d'eau douce, roselières, canaux et cordons dunaires offrent une mosaïque de milieux qui accueille une faune et une flore parmi les plus riches d'Europe occidentale. Cette biodiversité exceptionnelle résulte directement du fonctionnement de l'estuaire. Le brassage permanent des eaux douces et salées, l'amplitude des marées, les dépôts de sédiments et les variations saisonnières créent une succession de niches écologiques favorables à plusieurs milliers d'espèces animales et végétales. Peu d'espaces naturels français présentent une telle concentration d'habitats sur une surface aussi réduite. La baie de Somme est un écotone, c'est-à-dire une zone de transition entre deux grands milieux : le domaine continental et le domaine marin. Cette situation explique sa très forte productivité biologique. À chaque marée, des dizaines de millions de mètres cubes d'eau pénètrent dans l'estuaire, apportant des nutriments, du plancton et de nombreuses larves de poissons et d'invertébrés. Lorsque la mer se retire, une partie de cette matière organique demeure piégée dans les vasières et les chenaux, où elle est consommée par une multitude d'organismes. Cette richesse nourrit ensuite les oiseaux, les poissons, les mammifères marins et terrestres. La baie fonctionne ainsi comme une immense chaîne alimentaire dont chaque élément dépend des autres. Les scientifiques considèrent qu'il s'agit de l'un des estuaires les plus productifs du littoral français. À marée basse, près de la moitié de la baie est occupée par les vasières, appelées slikkes. Ces étendues apparemment désertes constituent en réalité l'un des milieux les plus riches de l'estuaire. Sous quelques centimètres de vase vivent des millions d'invertébrés comme des arénicoles (vers marins), des néréides, des coques, des tellines, des palourdes, des couteaux, des petits crustacés, des gammares ou des crevettes grises. Un seul mètre carré de vase peut abriter plusieurs milliers d'organismes. Cette abondance explique pourquoi les oiseaux limicoles passent des heures à sonder le sol à l'aide de leur long bec. Les vasières jouent également un rôle essentiel dans l'épuration naturelle de l'eau. Les bactéries qu'elles renferment dégradent une partie importante de la matière organique apportée par les marées, contribuant ainsi au bon fonctionnement de l'écosystème. Au-dessus des vasières s'étendent les mollières, ou prés salés, qui couvrent près de 4 500 hectares. Elles ne sont recouvertes que lors des plus fortes marées et constituent un habitat intermédiaire entre la mer et la terre. Leur végétation est composée exclusivement d'espèces capables de résister à une forte salinité. La plus connue est sans doute la salicorne, petite plante charnue qui colonise les zones les plus basses. À mesure que le terrain s'élève, elle est progressivement remplacée par l'obione faux-pourpier, la puccinellie maritime, l'aster maritime, la lavande de mer, le plantain maritime ou la soude maritime. Ces plantes possèdent de remarquables adaptations : certaines stockent le sel dans leurs tissus, d'autres l'éliminent grâce à des glandes spécialisées, tandis que plusieurs développent des racines particulièrement résistantes aux sols saturés d'eau. Les mollières jouent également un rôle majeur dans la stabilisation de la baie. En ralentissant les courants, leur végétation favorise le dépôt de nouveaux sédiments et contribue à la progression naturelle des prés salés. À l'entrée nord de la baie, le massif dunaire du Marquenterre constitue un autre écosystème remarquable. Les dunes mobiles sont d'abord colonisées par l'oyat, graminée capable de retenir le sable grâce à un réseau racinaire pouvant atteindre plusieurs mètres de profondeur. Une fois stabilisées, elles accueillent progressivement le panicaut maritime, le liseron des dunes, l'argousier, l'élyme des sables et diverses orchidées dans les dépressions humides. Ces dunes forment une véritable barrière naturelle contre les tempêtes tout en offrant un refuge à de nombreux insectes, reptiles et oiseaux nicheurs. En arrière de la baie se développent des marais d'eau douce alimentés par les nappes phréatiques et les canaux de la vallée de la Somme. Les roselières y occupent une place importante. Dominées par le roseau commun (Phragmites australis), elles servent de refuge à de nombreuses espèces discrètes comme le butor étoilé, la rousserolle effarvatte, la locustelle luscinioïde ou encore le phragmite des joncs. Les saules, les aulnes et les peupliers occupent les secteurs les moins salés, créant des boisements humides particulièrement favorables aux amphibiens et aux chauves-souris.

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La baie de Somme est avant tout célèbre pour ses oiseaux. Située sur la voie de migration est-atlantique, qui relie l'Arctique à l'Afrique occidentale, elle constitue une étape indispensable pour des centaines de milliers d'individus. Plus de 370 espèces y ont été observées, ce qui en fait l'un des sites ornithologiques les plus prestigieux de France. Au printemps et à l'automne, la baie devient une immense halte migratoire où les oiseaux viennent refaire leurs réserves avant de poursuivre leur voyage. Parmi les limicoles les plus fréquents figurent le bécasseau variable, le bécasseau maubèche, le chevalier gambette, le courlis cendré, la barge à queue noire, l'huîtrier pie ou le tournepierre à collier. Les grandes étendues de vase leur fournissent les invertébrés indispensables à leur alimentation. Les oiseaux d'eau sont également nombreux avec le tadorne de Belon, la sarcelle d'hiver, le canard pilet, le canard siffleur, le fuligule milouin et la bernache cravant. Durant les hivers rigoureux, plusieurs dizaines de milliers de canards et d'oies stationnent simultanément dans la baie. Les hérons et les aigrettes sont devenus des figures familières du paysage avec le héron cendré, la grande aigrette, l'aigrette garzette ou le bihoreau gris. Parmi les espèces les plus emblématiques figurent également l'avocette élégante, la spatule blanche et l'échasse blanche. Le Parc ornithologique du Marquenterre permet d'observer ces oiseaux dans des conditions exceptionnelles grâce à un réseau de postes d'observation aménagés.

La baie de Somme abrite la plus importante colonie française de phoques veaux-marins (Phoca vitulina). Disparue au début du XXe siècle sous l'effet de la chasse, l'espèce recolonise progressivement la baie à partir des années 1980. Aujourd'hui, presque un millier d'individus fréquentent régulièrement les bancs de sable de l'Hourdel, du Crotoy et de la pointe du Hourdel. Le phoque gris (Halichoerus grypus), plus imposant, est également présent en nombre croissant. Les deux espèces cohabitent sans difficulté. À marée basse, les phoques viennent se reposer sur les bancs de sable afin d'économiser leur énergie. Ils plongent ensuite dans les chenaux pour capturer bars, soles, plies, lançons et céphalopodes. Les naissances ont lieu principalement entre juin et juillet pour le phoque veau-marin, faisant de la baie un site majeur pour la conservation de l'espèce en France.

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L'estuaire joue un rôle de nurserie pour de nombreuses espèces marines. Les jeunes poissons profitent des eaux peu profondes, relativement calmes et riches en nourriture avant de rejoindre le large. Parmi les espèces les plus courantes figurent le bar européen, la sole commune, la plie, le flet, le mulet, l'anguille européenne, le hareng et le sprat. Certaines espèces migratrices, comme le saumon atlantique ou la truite de mer, empruntent également la Somme pour rejoindre leurs zones de reproduction. Les invertébrés constituent la base de toute cette chaîne alimentaire. Les vers marins, les mollusques et les crustacés recyclent la matière organique déposée par les marées et nourrissent oiseaux, poissons et mammifères. Les dunes, les boisements et les marais accueillent également une faune terrestre variée. On y rencontre notamment le renard roux, le chevreuil, le sanglier, le lapin de garenne, la belette et le putois d'Europe. Les chauves-souris utilisent les marais pour chasser les insectes au crépuscule, tandis que plusieurs espèces de micromammifères vivent dans les prairies humides. Souvent méconnue, l'entomofaune de la baie est particulièrement riche. Les dunes et les prairies humides accueillent de nombreuses espèces de papillons, parmi lesquelles le flambé, l'argus bleu ou le cuivré des marais. Les libellules, favorisées par les mares temporaires, sont représentées par plusieurs dizaines d'espèces. Les insectes pollinisateurs jouent un rôle essentiel dans la reproduction de nombreuses plantes halophiles.

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Cette biodiversité exceptionnelle demeure fragile. L'augmentation de la fréquentation touristique, les dérangements causés aux oiseaux nicheurs, l'érosion de certains secteurs dunaires, les espèces exotiques envahissantes et les effets du changement climatique imposent une gestion attentive de cet espace. Les gestionnaires de la Réserve naturelle nationale, du Parc ornithologique du Marquenterre, du Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d'Opale, ainsi que les collectivités locales et les associations naturalistes, mettent en œuvre des actions de suivi scientifique, de restauration des habitats et de sensibilisation du public. Le maintien des activités traditionnelles (pâturage des moutons de prés salés, gestion raisonnée des marais, pêche artisanale) participe également à l'équilibre écologique de la baie. Aujourd'hui, la baie de Somme doit relever plusieurs défis majeurs. Le premier est celui de son ensablement naturel, qui poursuit son évolution malgré les travaux hydrauliques. Les chenaux continuent de se déplacer et les mollières gagnent progressivement sur les anciennes surfaces maritimes. Le second défi est celui du changement climatique. La montée du niveau de la mer, l'évolution de la fréquence des tempêtes et les modifications des régimes hydrologiques pourraient profondément transformer le fonctionnement de l'estuaire au cours des prochaines décennies.

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Ces photographies ont été réalisées en juin 2026.

 

 

 

Cette page a été mise en ligne le 20 septembre 2026

Cette page a été mise à jour le 20 septembre 2026