Suivez les Lieux-Insolites en France sur INSTAGRAM logo instagram

Le monastère de
Santa Maria da Vitoria
à Batalha

Le monastère de Batalha, ou Mosteiro de Santa Maria da Vitória, situé dans la petite ville de Batalha, est un chef-d’œuvre absolu de l’architecture gothique portugaise, enrichi d’éléments maniéristes et manuélin (gothique tardif propre au Portugal). Ce vaste ensemble monastique, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983, fut édifié pour commémorer une victoire décisive dans l’histoire du pays, celle de la bataille d’Aljubarrota (1385).

mosteiro santa maria da vitoria 14
Façade de l'église et de la chapelle du fondateur

mosteiro santa maria da vitoria 17
Façade de l'église

À la fin du XIVe siècle, le Portugal traversa une crise dynastique profonde. À la mort du roi Ferdinand Ier en 1383, la couronne portugaise passa légitimement à sa fille Béatrice, mariée au roi Jean Ier de Castille. Cette union menaçait l’indépendance du royaume, car elle aurait rattaché le Portugal à la Castille. Face à cette perspective, une insurrection éclata. João, demi-frère du roi défunt, prit la tête du mouvement nationaliste. La guerre civile et l’intervention castillane s’ensuivirent. Le 14 août 1385, les troupes portugaises, dirigées par João et son connétable Nuno Álvares Pereira, remportèrent une victoire écrasante sur les Castillans à la bataille d’Aljubarrota, près du village de Batalha. Ce triomphe fonda définitivement l’indépendance du Portugal et assura au vainqueur la couronne sous le nom de João Ier, premier roi de la dynastie d’Aviz. Dans la ferveur de la victoire, le roi fit vœu à la Vierge Marie d’ériger un grand monastère en remerciement pour cette victoire salvatrice. Ainsi naquit le Mosteiro de Santa Maria da Vitória, littéralement "monastère de Sainte-Marie de la Victoire".

mosteiro santa maria da vitoria 9
Le portail sud

mosteiro santa maria da vitoria 10
Le portail sud

mosteiro santa maria da vitoria 5

Le lieu choisi pour la fondation du monastère se trouve non loin du champ de bataille, dans une vallée traversée par le petit ruisseau Lena, à proximité du village de Batalha (mot signifiant justement Bataille). En premier y fut érigée une petite église nommée "Santa Maria a Velha" (église vieille). La construction du monastère commença en 1386, sous la direction de l'architecte Afonso Domingues, probablement formé à Alcobaça, grand monastère cistercien du Portugal. Il conçut un édifice gothique pur, inspiré du modèle cistercien, mais plus élancé et plus lumineux. Sous sa direction furent posés les fondations de l’église abbatiale, les premières voûtes de la nef et le début du cloître royal. La légende rapporte qu’Afonso Domingues, devenu aveugle, continua de superviser le chantier "de mémoire", récitant de tête les mesures et les lignes de l’édifice. Le premier moine dominicain s'installa sur le site en 1388. Afonso Domingues mourut vers 1402, après avoir jeté les bases du monument. Son successeur, l'architecte David Huguet (peut-être d’origine anglaise, formée dans la tradition du Perpendicular Gothic), introduisit un style gothique flamboyant plus complexe. Sous son impulsion, la nef fut achevée, la voûte du chœur fut posée et la magnifique chapelle du Fondateur (Capela do Fundador) fut construite entre 1426 et 1434. Cette chapelle, mausolée de la dynastie d’Aviz, abrite les tombeaux de João Ier, de son épouse Philippa de Lancastre (fille du duc de Lancastre, l'allié anglais) et de leurs fils, dont Henri le Navigateur. Elle manifeste l’union de deux royaumes et la fondation d’une dynastie nouvelle, tournée vers la foi et la mer.

mosteiro santa maria da vitoria 1
Les Chapelles inachevées

mosteiro santa maria da vitoria 6
Les Chapelles inachevées

Le fils de João Ier, Duarte Ier (Édouard Ier), monta sur le trône en 1433. Désireux d’avoir son propre mausolée royal, il ordonna la construction d’un vaste ensemble funéraire à l’arrière du chevet, les Capelas Imperfeitas (Chapelles inachevées). Mais la mort prématurée du roi en 1438 interrompit le chantier. Les travaux reprendront sporadiquement sous ses successeurs, sans jamais être terminés. Ces chapelles demeurent un chef-d’œuvre inachevé, resté ouvert au ciel.

mosteiro santa maria da vitoria 62
La nef de l'église

mosteiro santa maria da vitoria 64
Le cloître royal

mosteiro santa maria da vitoria 24
Le cloître royal

mosteiro santa maria da vitoria 22
Le portail ouest

Sous le règne de Afonso V (1438 - 1481), un second cloître, plus sobre, annonçant la transition vers le gothique tardif et la pré-Renaissance, fut édifié par l'architecte Fernão de Évora. À cette époque, le monastère s’étendit, car la communauté dominicaine s’accrut et qu'il fallait loger plus de moines et rationaliser les espaces. Sous Manuel Ier (1495 - 1521), le Portugal connut son apogée maritime. Le roi, admirateur du monastère, ordonna l’achèvement des portails et des décorations dans le style manuélin, propre à son époque. Ce style exubérant mêle motifs religieux, végétaux et maritimes (cordages, sphères armillaires, coraux, croix du Christ). L’œuvre des architectes Mateus Fernandes et Diogo Boitac sur le portail des Capelas Imperfeitas en est le sommet. Les travaux de construction furent interrompus en 1515 en faveur du chantier du monastère des Hiéronymites à Lisbonne dont la construction débuta en 1502. Le successeur de Manuel Ier, João III, acheva les travaux de l'église. Bien qu'il fit construire un troisième cloître à Batalha, il recentra la vie religieuse sur d’autres monastères (notamment celui de Tomar, siège des Chevaliers du Christ). Le chantier de Batalha fut progressivement abandonné, laissant les Capelas Imperfeitas dans leur état semi-construit. Lorsque la dynastie des Aviz s’éteint en 1580, le Portugal passa sous domination espagnole (Habsbourg). Le monastère perdit alors son rôle de sanctuaire dynastique. L’activité du couvent dominicain se poursuivit, mais avec moins de faste.

mosteiro santa maria da vitoria 104
La façade nord du cloitre Alphonse V

mosteiro santa maria da vitoria 102
Le cloître royal

mosteiro santa maria da vitoria 91

Après les dégâts provoqués par le séisme de 1755, le monastère fut dévasté et incendié par les troupes du maréchal Masséna en 1810 durant les guerres napoléoniennes. En 1834, les ordres monastiques furent supprimés au Portugal. Les moines dominicains quittèrent le monastère. Les bâtiments laissés à l'abandon tombèrent partiellement en ruine. Les sculptures furent mutilées, les cloîtres envahis par la végétation et certaines parties servirent de carrière de pierre.

mosteiro santa maria da vitoria 113
Les Chapelles inachevées

mosteiro santa maria da vitoria 120
Les Chapelles inachevées

mosteiro santa maria da vitoria 129
Les Chapelles inachevées

Au XIXe siècle, dans le contexte du romantisme national et de la redécouverte du Moyen-âge, le monastère de Batalha redevient un symbole de l’identité portugaise. Sur demande de Ferdinand II, l’ingénieur et historien Luís Mouzinho de Albuquerque lança en 1840 des travaux de restauration. Le chantier se poursuivit sous la direction de Reinaldo dos Santos et João Maria Nepomuceno, puis au XXe siècle sous António do Couto. Les restaurateurs cherchèrent à redonner à Batalha son unité gothique par le dégagement des abords, la restitution des voûtes et des pinacles et la reconstitution des sculptures manquantes. Les vestiges du cloître de Joao III furent détruits. En 1907, un musée des grandes batailles du Portugal est installé dans une partie du monastère. En 1910, l’ensemble est classé Monument National. En 1921, la salle capitulaire du monastère accueillit la tombe du Soldat inconnu portugais. Le monastère de Batalha, devenu un musée en 1980, fut inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO le 20 août 1983. Depuis 2006, le site est intégré dans le Réseau des monastères portugais de l’UNESCO, avec Alcobaça et Tomar. Les restaurations récentes (2010–2020) ont consolidé les structures et restitué la pierre claire des façades.

plan

Le monastère de Batalha est un immense complexe composé de plusieurs ensembles architecturaux, l’église abbatiale, la chapelle du fondateur (Capelas do Fundador), le cloître royal (Claustro Real), le second cloître (de Afonso V) et les chapelles inachevées (Capelas Imperfeitas). L’église abbatiale présente un plan en croix latine avec une nef principale de sept travées, flanquées de deux bas-côtés à voûtes d’ogives simples, d'un transept saillant et d'un chœur à déambulatoire et cinq chapelles rayonnantes. L’église impressionne par ses proportions majestueuses. Elle a une longueur de 80 m, une largeur de 22 m et une hauteur de 32 m. La nef a une élévation tripartite (grandes arcades, triforium aveugle, fenêtres hautes) avec des voûtes d’ogives à liernes et tiercerons que supportent des piliers octogonaux à colonnettes engagées, d’un dessin d’une grande pureté. La lumière, élément central du gothique portugais, inonde la nef grâce aux baies hautes, fenêtres à remplages flamboyants composés de trilobes et quadrilobes, et au chevet vitré.

mosteiro santa maria da vitoria 26
La nef de l'église

mosteiro santa maria da vitoria 28

mosteiro santa maria da vitoria 34
Le choeur de l'église

mosteiro santa maria da vitoria 40
Le choeur

mosteiro santa maria da vitoria 37
Le choeur

mosteiro santa maria da vitoria 32
Le transept sud

La chapelle du Fondateur (Capela do Fundador) fut édifiée entre 1426 et 1434 par l’architecte anglais David Huguet. Adossée au transept sud, elle constitue le panthéon royal de la dynastie d’Aviz. D'un plan octogonal, centré autour du tombeau double de João Ier et Philippa de Lancastre, elle possède une voûte étoilée à clefs pendantes et nervures prismatiques. L'éclairage est zénithal par de hautes fenêtres à remplage.

mosteiro santa maria da vitoria 44
Le tombeau de João Ier et Philippa de Lancastre

mosteiro santa maria da vitoria 58
La chapelle du Fondateur

mosteiro santa maria da vitoria 49

mosteiro santa maria da vitoria 50

mosteiro santa maria da vitoria 51

mosteiro santa maria da vitoria 56

mosteiro santa maria da vitoria 55
La chapelle du Fondateur

mosteiro santa maria da vitoria 52

Le tombeau de João Ier et Philippa de Lancastre, sculpté dans le marbre, représente les souverains côte à côte, main dans la main, un symbole unique d’amour conjugal et d’union politique entre le Portugal et l’Angleterre. L'octogone central est entouré d'un déambulatoire aux voûtes complexes. Le mur sud abrite les tombeaux des quatre fils cadets de Joao Ier, ainsi que de leurs épouses. Y sont inhumés, Ferdinand le Saint-Prince (célibataire, il mourut prisonnier à Fès en 1443), Jean de Reguengos, connétable du Portugal (mort en 1442), avec son épouse Isabelle de Barcelos (morte en 1466), Henri le Navigateur (mort en 1460, célibataire) et Pierre de Coimbra (régent d'Alphonse V, 1438-1448, tué à la bataille d'Alfarrobeira en 1449) avec son épouse Isabelle d'Urgell (morte en 1459). Les trois tombeaux du mur ouest sont des copies des tombeaux originaux du roi Alphonse V (règne de 1438 à 1481), de Jean II (règne de 1481 à 1495) (vide, car les soldats de Masséna ont jeté les ossements) et de son fils et héritier, le prince Alphonse (décédé dans un accident à l'âge de dix-sept ans, avant son père).

mosteiro santa maria da vitoria 27
Tombe dans la nef

mosteiro santa maria da vitoria 30
Tombe de la nef

mosteiro santa maria da vitoria 38

Le cloître royal (Claustro Real), accolé au sud de l’église, est le cœur de la vie monastique. Il fut commencé par l’architecte Afonso Domingues vers 1388 et achevé par David Huguet. Il présente un carré parfait d’environ 34 m de côté, entouré de galeries couvertes donnant sur un jardin central. Ces galeries sont voûtées d’ogives légères reposant sur des colonnes fines et élancées. Les galeries sont composées de grandes arcades ogivales ajourées de tracés flamboyants (palmettes, fleurons, trèfles, croix d’Aviz). Un décor manuélin fut ajouté au XVe siècle (cordages, sphères armillaires, chapelets sculptés, croix du Christ). La fontaine du lavabo monastique, finement sculptée, en occupe un des angles. La Salle du Chapitre (Sala do Capítulo) est une vaste salle carrée, voûtée d’une seule grande coupole gothique sans pilier central, un chef-d’œuvre technique du XVe siècle attribué à David Huguet.

mosteiro santa maria da vitoria 67
Le cloître royal

mosteiro santa maria da vitoria 69
Le cloître royal

mosteiro santa maria da vitoria 82
Le cloître royal

mosteiro santa maria da vitoria 83
Le cloître royal

mosteiro santa maria da vitoria 81

mosteiro santa maria da vitoria 87
Lavabo monastique

mosteiro santa maria da vitoria 84

Le Cloître de Afonso V, dit Claustro Novo, fut construit entre 1448 et 1477 à l’ouest du Claustro Real. Il présente un style plus sobre et classique que le cloître royal avec des arcades en plein cintre, des chapiteaux dépourvus de décor végétal, et des voûtes d’ogives simples. Il traduit la transition vers le gothique tardif et la Renaissance.

mosteiro santa maria da vitoria 95
Le Cloître de Afonso V

mosteiro santa maria da vitoria 98
Le Cloître de Afonso V

mosteiro santa maria da vitoria 103
Le Cloître de Afonso V

mosteiro santa maria da vitoria 96
Le Cloître de Afonso V

mosteiro santa maria da vitoria 88
Le réfectoire

mosteiro santa maria da vitoria 94
Les cuisines

mosteiro santa maria da vitoria 100

mosteiro santa maria da vitoria 89
La chaire du lecteur dans le réfectoire

Les Chapelles inachevées (Capelas Imperfeitas), adossées au chevet, furent commandées par Duarte Ier (Édouard Ier) en 1437 pour servir de mausolée royal. Les travaux furent interrompus après sa mort en 1438 et jamais achevés. Ce vaste octogone central entouré de sept chapelles rayonnantes forme un ensemble ouvert sur le ciel, véritable poème de pierre interrompu. D'un style flamboyant tardif, les chapelles présentent des arcs en accolade et archivoltes à motifs végétaux, des colonnes fasciculées et des pinacles ajourés. Des traces de sculptures naturalistes, prémices du style manuélin, constituent les décors. Le portail monumental, chef-d’œuvre du style manuélin, attribué à Mateus Fernandes, présente une ornementation foisonnante de cordages torsadés, de feuillages, chérubins, croix du Christ et sphères armillaires, emblèmes de Manuel Ier. Les voûtes n’ont jamais été construites, laissant apparaître le ciel au-dessus des colonnes richement décorées, un contraste saisissant entre la monumentalité et l’inachèvement.

mosteiro santa maria da vitoria 107
Les Chapelles inachevées

mosteiro santa maria da vitoria 114
Les Chapelles inachevées

mosteiro santa maria da vitoria 109

mosteiro santa maria da vitoria 115

mosteiro santa maria da vitoria 125

mosteiro santa maria da vitoria 126

mosteiro santa maria da vitoria 130

mosteiro santa maria da vitoria 121

mosteiro santa maria da vitoria 127

mosteiro santa maria da vitoria 124
Le tombeau de Duarte Ier

Le Tombeau du Soldat inconnu portugais du monastère de Batalha

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, le Portugal entra officiellement dans le conflit en 1916, aux côtés des Alliés. Le pays envoya environ 55 000 hommes sur le front occidental, principalement en Flandre, dans le secteur de La Lys (nord de la France). Le 9 avril 1918, lors de la bataille de La Lys, le Corpo Expedicionário Português (CEP) fut presque anéanti par une offensive allemande. Environ 7 000 Portugais furent tués, blessés ou portés disparus en un seul jour. Le gouvernement de la Première République portugaise (1910 - 1926) choisit en 1920 le monastère de Batalha comme lieu de sépulture du Soldat inconnu portugais. Ce choix n’était pas anodin, car Batalha avait été construit à la suite d’une victoire nationale (Aljubarrota, 1385) qui avait assuré l’indépendance du Portugal face à la Castille. Le monument incarne donc la défense de la patrie et la fierté nationale, valeurs que l’on veut réaffirmer après le traumatisme de 1918. C’est aussi un lieu de mémoire royale et religieuse, mais qui transcende les régimes, devenu symbole d’unité au-delà des divisions politiques. Le 6 avril 1921, le Soldat inconnu portugais fut solennellement inhumé dans la Salle du Chapitre (Sala do Capítulo) du monastère en présence du président de la République, António José de Almeida, des représentants du gouvernement, de l’armée et du clergé et une foule venue de tout le pays. En réalité, deux corps anonymes de soldats portugais morts en France furent rapatriés. L’un fut choisi pour représenter tous les morts du front français, l’autre représente les combattants portugais d’Afrique (des campagnes coloniales). Les deux cercueils reposent côte à côte, recouverts du drapeau national devant la flamme éternelle, allumée en 1921 et jamais éteinte depuis. Le monastère devient dès lors sanctuaire national des morts pour la patrie.

mosteiro santa maria da vitoria 71
La Salle du Chapitre

mosteiro santa maria da vitoria 73
La tombe du soldat inconnu

mosteiro santa maria da vitoria 75
La Salle du Chapitre

mosteiro santa maria da vitoria 76
La Salle du Chapitre

Ces photographies ont été réalisées en septembre 2025.

 

 

 

 

Cette page a été mise en ligne le 10 décembre 2025

Cette page a été mise à jour le 10 décembre 2025