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Le Cimetière chinois de Nolette, situé à Noyelles-sur-Mer dans la Somme, constitue l'un des lieux de mémoire les plus singuliers de la Première Guerre mondiale en France. Avec 849 sépultures de travailleurs chinois du Chinese Labour Corps (CLC), il est le plus important cimetière chinois d'Europe. Bien davantage qu'une simple nécropole, il rappelle le rôle longtemps méconnu de dizaines de milliers de travailleurs venus de Chine pour soutenir l'effort de guerre allié sur le front occidental.


Lorsque la Première Guerre mondiale s'enlisa dans les tranchées, les armées alliées furent confrontées à une pénurie croissante de main-d'œuvre. Des centaines de milliers de soldats étaient mobilisés au front, tandis que les infrastructures militaires nécessitaient un entretien permanent. Le gouvernement britannique décida alors de recruter des travailleurs civils en Chine. À partir de 1916, il mit en place le Chinese Labour Corps (CLC), auquel s'ajouta un contingent plus réduit recruté par la France. Entre 1917 et 1919, près de 96 000 Chinois servirent sous autorité britannique, auxquels s’ajoutèrent environ 40 000 travailleurs engagés par l'armée française, soit près de 140 000 hommes envoyés en Europe pendant le conflit. La majorité provenait de la province du Shandong, région pauvre où les perspectives économiques étaient limitées. Beaucoup signèrent des contrats de trois ans, attirés par une rémunération supérieure à celle qu'ils pouvaient espérer dans leur pays. Contrairement à une idée parfois répandue, ces hommes ne furent pas des soldats. Ils furent officiellement des travailleurs civils soumis à une discipline militaire très stricte.


Le voyage représentait une véritable expédition. Les recrues furent regroupées dans les ports chinois avant d'embarquer sur des navires britanniques. Afin d'éviter les sous-marins allemands, une grande partie traversa le Pacifique jusqu'au Canada, franchit le continent en train, puis rejoignit l'Europe par bateau via l'Atlantique. Après plusieurs semaines de voyage, ils débarquaient principalement dans les ports anglais avant d'être répartis dans les grands centres logistiques britanniques du nord de la France. Grâce à sa situation sur la ligne ferroviaire Paris-Boulogne et à proximité immédiate de la baie de Somme, Noyelles-sur-Mer devint dès 1916 une importante base logistique britannique. Un vaste complexe militaire y fut aménagé comprenant des camps de baraquements, des ateliers ferroviaires, des dépôts de matériel, des entrepôts, des hôpitaux militaires, des installations sanitaires et des voies ferrées de desserte. Le camp chinois de Nolette accueillit plusieurs milliers de travailleurs. Les autorités britanniques appliquaient une discipline extrêmement rigoureuse : les travailleurs vivaient dans un secteur clos, étaient peu autorisés à quitter le camp et avaient très peu de contacts avec la population locale.


Le rôle du Chinese Labour Corps fut considérable. Les travailleurs intervenaient principalement derrière le front où ils accomplissaient des tâches indispensables, mais particulièrement éprouvantes comme le déchargement des navires, la manutention des munitions, la réparation des voies ferrées, l'entretien des routes, la construction de baraquements, le terrassement, le creusement de tranchées, l'entretien des camps militaires, la réparation des véhicules et l'exploitation des dépôts de ravitaillement. Après l'armistice du 11 novembre 1918, leur mission devient encore plus dangereuse. Ils participèrent notamment au déminage, à la récupération des munitions non explosées, au démontage des installations militaires, au regroupement des cadavres et à la remise en état des champs de bataille. Ces travaux provoquèrent de nombreuses victimes longtemps après la fin officielle de la guerre. Contrairement aux soldats combattants, la majorité des travailleurs chinois ne moururent pas sous les balles. Les principales causes de décès furent les accidents de chantier, les explosions de munitions, les bombardements occasionnels des bases arrière, les maladies infectieuses, les pneumonies, la tuberculose et la grippe espagnole de 1918-1919. La pandémie frappa durement les camps de travailleurs dont les conditions de vie favorisaient la propagation des maladies. Les décès furent quotidiens durant certains mois de 1918 et 1919.



Les premières inhumations furent réalisées à proximité immédiate du camp. Face au nombre croissant de décès, la municipalité de Noyelles-sur-Mer autorisa officiellement, le 28 août 1917, l'établissement d'un cimetière destiné aux travailleurs chinois. Après la guerre, les autorités britanniques décidèrent d'en faire une véritable nécropole permanente. Le projet fut confié au major John Reginald Truelove, sous la direction du célèbre architecte Edwin Lutyens, auteur de nombreuses réalisations de la Commonwealth War Graves Commission. Le cimetière fut inauguré en 1920 puis officiellement reconnu comme cimetière militaire britannique en 1921. Comme l'ensemble des cimetières britanniques de la Grande Guerre, Nolette obéit à des règles architecturales très précises. Les tombes sont alignées en rangées parfaitement régulières. Chaque stèle est réalisée en pierre calcaire blanche. Les inscriptions comprennent généralement le numéro matricule, le nom lorsqu'il est connu, l'unité de travail, la date du décès et le lieu d'origine en Chine. Une particularité remarquable réside dans la présence d'inscriptions en caractères chinois gravées sur les stèles. Les plus fréquentes signifient notamment "Fidèle jusqu'à la mort", "Que son âme repose en paix" ou "Son devoir fut accompli avec courage". À l'entrée du cimetière figure une inscription choisie par Shi Zhaoji, ambassadeur de Chine au Royaume-Uni durant la guerre, rendant hommage au sacrifice des travailleurs chinois.


Le cimetière renferme 849 tombes individuelles, auxquelles s'ajoute un mémorial rappelant les travailleurs dont la sépulture n'a pu être identifiée. Les défunts sont presque exclusivement des membres du Chinese Labour Corps morts entre 1917 et 1920. Après 1920, l'histoire du Chinese Labour Corps tomba progressivement dans l'oubli. La Seconde Guerre mondiale effaça largement le souvenir de ces travailleurs asiatiques. Pendant plusieurs décennies, peu d'études leur furent consacrées. Ce n'est qu'à partir des années 1990 que les historiens redécouvrirent leur contribution essentielle à l'effort de guerre allié. Les recherches montrent également que plusieurs milliers d'entre eux choisirent de rester en France après le conflit, constituant l'un des premiers noyaux durables de la communauté chinoise française.


Depuis 2002, le cimetière accueille chaque année la cérémonie du Qingming, la fête traditionnelle chinoise des morts. Des représentants de la communauté chinoise, des autorités françaises, britanniques et diplomatiques s'y rassemblent pour rendre hommage aux travailleurs disparus. En 2023, un groupe sculpté représentant trois travailleurs chinois a été installé à proximité de la nécropole, renforçant encore la portée mémorielle du site. Le cimetière chinois de Nolette occupe aujourd'hui une place majeure dans le tourisme de mémoire de la Somme. Il rappelle que la Première Guerre mondiale fut un conflit véritablement mondial, mobilisant non seulement des soldats venus de tous les continents, mais aussi des dizaines de milliers de travailleurs civils dont l'engagement fut indispensable au fonctionnement des armées alliées. Par son ordonnance soignée, ses stèles portant des caractères chinois et son entretien permanent par la Commonwealth War Graves Commission, il demeure l'un des témoignages les plus émouvants de cette histoire longtemps méconnue.


Ces photographies ont été réalisées en juin 2026.
Y ACCÉDER:
L'accès au cimetière chinois est fléché depuis le centre du village de Noyelles-sur-Mer.
Les indications pour accéder à ce lieu insolite sont donnés sans garantie. Elles correspondent au chemin emprunté lors de la réalisation des photographies. Elles peuvent ne plus être d'actualité. L'accès au lieu se fait sous votre seule responsabilité.
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Cette page a été mise en ligne le 25 septembre 2026
Cette page a été mise à jour le 25 septembre 2026