La Feste Kaiser Wilhelm II

La Feste Kaiser Wilhelm II, dénommé fort de Mutzig par les Français, était en 1914 la plus importante fortification de l'empire allemand. Elle était également la plus puissante et la plus grande en Europe. Projetée dès 1884, elle ne cessa d'être agrandie jusqu'en 1916. Transférée à l'armée française en 1918, celle-ci y fit des aménagements pour l'intégrer à la ligne Maginot et l'occupe toujours de manière active.

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La batterie 1

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Observatoire de la batterie 1

Les progrès de l'artillerie et de la chimie des explosifs conduisirent en 1886 à ce qui fut nommé la crise de l'obus-torpille. La nouvelle forme des obus et l'emploi d'explosif plus puissant rendirent obsolètes toutes les fortifications construites en maçonnerie comme les forts Séré de Rivières pour la France et les forts Biehler pour l'Allemagne. De même, l'amélioration rapide de la précision de tir des canons rendit très vulnérable l'artillerie disposée en plein air. Les deux pays se lancèrent dans une importante campagne de modernisation des forts. La Feste Kaiser Wilhelm II devint une fortification expérimentale où toutes les nouvelles techniques furent mises en œuvre. Très en avance sur son époque la Feste fut la première à bénéficier de l'éclairage électrique et de la ventilation mécanique actionnés par des moteurs électriques.

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La centrale électrique de l'abri JR16

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Le tableau électrique de cette centrale

Chez les Allemands l'idée d'une ligne de défense barrant la plaine d'Alsace pour empêcher la remontée des troupes françaises, le Rhin étant alors difficilement franchissable, pour envahir l'Allemagne se mit progressivement en place dès la fin de la guerre de 1870/1871. Ce verrou devait se baser sur la place forte de Strasbourg constitué d'une ceinture de quatorze forts construit entre 1872 et 1882 et sur une position défensive à proximité des Vosges. La colline surplombant Mutzig et Molsheim présente une intéressante avancée dans la plaine distante de seulement 26 km du Rhin. Excellent lieu d'observation, elle permet le contrôle de la vallée de la Bruche et de la vallée de la Mossig, deux voies permettant la traversée du massif des Vosges. Un premier projet, en 1884, d'un groupe fortifié de cinq forts se protégeant mutuellement fut abandonné pour des raisons budgétaires. Il faudra attendre 1891 pour qu'un nouveau projet avec deux forts compacts soit approuvé par l’empereur Wilhelm (Guillaume) II. Il s'agissait de deux forts triangulaires dérivés des forts belges des ceintures de Liège et de Namur construit en béton par l'ingénieur Brialmont.

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L'extérieur de l'abri JR16

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L'extérieur de l'abri JR1

Entre 1893 et 1895 fut construit le fort Est. Les murs en maçonnerie étaient recouverts avec une dalle en béton d'un mètre d'épaisseur. Le fort était équipé d'une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes, d'un puits, d'une cuisine et d'une boulangerie. Son armement principal se composait de quatre obusiers de 150 mm placés dans des coupoles en acier au nickel de 150 mm d'épaisseur. Ces obusiers avaient une portée de 7200 m et une cadence de tir de 4 coups par minute. Ces obusiers étaient secondés par six tourelles à éclipses armées chacune d'un canon de 57 mm à tir rapide d'une portée de 5000 m et d'une cadence de tir de 25 coups par minute. La tourelle possédait un blindage en acier au nickel de 150 mm d'épaisseur. La protection des fossés était confiée à trois coffres de contrescarpe armés de six canons de 53 mm à tir rapide. Ils avaient une portée de 3200 m et une cadence de tir de 35 à 40 coups par minute. De nombreuses mitrailleuses MG08 de calibre 7,92 mm armaient également le fort. Dans la dénomination actuelle, le fort Est constitue la batterie 5.

canon 1
Obusier de 150 mm (canon sous coupole)

canon 2
Canon de 53 mm

plan

Entre 1895 et 1897 eut lieu la construction du fort Ouest constituant la batterie 2. Construit entièrement en béton, ce fort triangulaire comprend une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes, un puits, une cuisine et une boulangerie. Armé, comme le fort Est, de quatre obusiers de 150 mm sous coupole, il ne possède cependant que deux tourelles à éclipses de 57. Ces tourelles à éclipses, munies d'un système permettant de les lever pour le tir et de les abaisser pour leur protection, n'ont, semblerait-il, pas satisfait les ingénieurs allemands, car mis à part pour les batteries de Neuf-Brisach, elles ne furent pas utilisées ailleurs contrairement aux Français qui généralisèrent ce type de tourelles. La défense des fossés fut confiée à deux coffres de contrescarpe armée de quatre canons de 53 à tir rapide et de mitrailleuse MG08.

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Le fossé nord-ouest

casemate 1
La casemate de défense du fossé nord-ouest

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Une des chambre de tir de cette casemate

casemate 5
Mitrailleuse MG08 dans cette casemate

Par la suite, les ingénieurs décidèrent de disperser les ouvrages (batteries d'artillerie, abris, observatoires, etc.) sur toute la surface du terrain. Certains de ces ouvrages furent reliés par des galeries souterraines. En 1898 et 1899 furent construites les batteries 1, 3 et 4. La batterie 1 était armée de quatre canons de 105 mm sous bouclier blindé (80 mm d'épaisseur) dénommé "10 cm KiSL", séparé par des abris en béton pour les servants. À la batterie 1 était adjoint un observatoire blindé. Les batteries 3 et 4 n'étaient armées que de trois canons "10 cm KiSL", l'emplacement du quatrième étant occupé par un observatoire. Ces canons avaient une portée de 10 800 m et une cadence de tir de 9 coups par minute. Entre 1899 et 1901 fut érigée la caserne d'infanterie n° 1 suivie entre 1901 et 1902 des casernes d'infanterie n° 2 et n° 3. Elles étaient destinées au logement des fantassins qui devaient occuper les innombrables tranchées et parapets de tir disséminés sur le site. Pas moins de seize abris d'infanterie en béton et dénommée JR1 à JR16 furent construits par la suite. L'abri JR16 possède une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes Deutz dernier cri pour l'époque.

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Canon de 105 sous bouclier de la batterie 1

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L'arrière de ce canon

En 1905 fut conçu par l’État-major allemand le plan Schlieffen dénommé d'après Alfred von Schlieffen, chef d’État-major depuis 1891. Ce plan prévoyait le contournement par la Belgique des armées françaises que l'on supposait se précipiter vers l'Alsace et la Lorraine en cas de conflit. L'armée allemande, après avoir pris Paris, virerait alors vers l'est pour encercler l'armée française. Cette action devait être exécutée rapidement pour se finir par la reddition de la France avant la fin de la mobilisation de son allié russe. Pour son exécution, le plan Schlieffen prévoyait également de bloquer l'avance de l'armée française en Alsace-Lorraine. Pour cela, il fut procédé à la création de deux positions de défense, la position de la Moselle entre Metz et Thionville et la position de la Bruche entre Strasbourg et Mutzig. Ces positions se basaient sur les ceintures de forts de Strasbourg et de Metz qui furent considérablement renforcés. De même, les ponts sur le Rhin furent transformés en tête de pont fortifié comme à Neuf-Brisach ou à Huningue (Feste Istein).

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La galerie de liaison entre les abris JR1 et JR16

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La galerie relaint la casemate à l'abri JR1

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Galerie entre la casemate et l'abri JR1

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Cage d'escalier reliant la casemate à l'abri JR1

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Galerie de contremine partant de la galerie reliant la casemate à l'abri JR1

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Galerie entre la casemate et l'abri JR1

Entre 1904 et 1906 fut construite la batterie 6. Il s'agit d'un petit fort totalement enterré équipé d'une centrale électrique avec quatre groupes électrogènes et un puits d'une profondeur de 110 m. Cette batterie était armée de quatre canons de 105 mm sous des coupoles blindés en acier au nickel de 150 mm d'épaisseur. Ces canons d'une portée de 10 800 m avaient une cadence de tir de 9 coups par minute. Dans le cadre du plan Schlieffen, les batteries 5 et 6 devaient croiser leurs feux avec les forts de la ceinture de Strasbourg, les batteries 2, 4 et 5 avaient une action frontale vers le sud et les vallées de la Bruche et de la Mossig (voies de traversée des Vosges) étaient couvertes par les batteries 1, 2 et 3.

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Une chambrée de troupe dans l'abri JR1

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Lits superposés dans la chambrée de troupe dans l'abri JR1

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Le point d'eau entre deux chambrées
où les hommes de troupe pouvaient se laver

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Couloir dans l'abri JR1

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Reservoir d'eau dans l'abri JR1

Entre 1908 et 1912 la Feste Kaiser Wilhelm II fut entourée d'une ceinture de fils barbelés large de 25 m et longue de 18 km. La Feste occupait en 1914 une superficie de 254 hectares et était composée de 50 ouvrages dont trois casernes, douze observatoires cuirassés et seize abris d'infanteries. Armée de huit obusiers de 150 sous coupole, de quatorze obusiers de 105 sous coupole ou boucliers, de huit canons de 57 sous tourelle à éclipses et de dix canons de 53, elle était servie par une garnison de 6500 à 8000 hommes.

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Baignoire dans l'infirmerie de l'abri JR16

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L'infirmerie de l'abri JR16

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Poste de préparation des munitions pour les mitrailleuses dans l'abri JR16

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Couloir dans l'abri JR16

Le 18 août 1914, l'avant-garde de l'armée française poussant à travers la vallée de la Bruche atteignit les villages de Lutzelhouse et d'Urmatt, à portée des canons de la Feste Kaiser Wilhelm II. Celle-ci ouvrit le feu dans l'après-midi et déversa 291 obus de 105 sur les soldats français. Ces tirs furent suivis par une contre offensive de l'infanterie allemande qui repoussa les Français au-delà de la frontière de 1871 sur les hauteurs des Vosges loin de la Feste Kaiser Wilhelm II. Ces quelques tirs de l'artillerie furent les seuls faits de guerre de la Feste. Située loin du front, la Feste fut délestée en 1917 de la moitié des canons de 105 sous boucliers qui furent envoyés au front. De même, les canons de 57 furent adaptés dans un affût mobile blindé nommé "Fahrpanzer" qui fut utilisé dans les tranchées en Champagne (un exemplaire est visible au fort). Après l'armistice de 1918, la Feste fut remise avec ses stocks de munitions à l'armée française.

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Chambrée pour les officiers dans l'abri JR16

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La cuisine de l'abri JR16

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Four à pain dans l'abri JR16 (les dimensions des équipements ne permettant pas le passage par les portes, la plupart étaient installés avant la mise en place des dalles de l'abri).

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Le petrin de la boulangerie

À partir de 1919, la Feste, devenue fort de Mutzig, fut occupée par le 155e régiment d'artillerie à pied. Le fort servit de parc d'artillerie de réserve. En 1929, la direction du génie de Strasbourg procéda à des aménagements et acheva la liaison souterraine entre la casemate de mitrailleuse n° 1 (fossé nord-ouest) et l'abri JR1. En 1930, le fort fut intégré au secteur fortifié du Bas-Rhin de la ligne Maginot en tant que défense de 2e ligne. Les casernes de Mutzig furent alors occupées par les bataillons du 158e régiment d'infanterie. Entre 1931 et 1933, le fort fut occupé par le 3e groupe du 155e régiment d'artillerie de position.

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Les WC dans l'abri JR1

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Chambrée dans l'abri JR1

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Points d'eau dans un des couloirs de l'abri JR1

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Couloir dans l'abri JR16

Lors du déclenchement des offensives de la 2e guerre mondiale en juin 1940, le fort était occupé par la 111e batterie d'instruction du 155e régiment d'artillerie de position, par le 237e régiment d’infanterie, chargé de la défense rapprochée du fort, et par le 210e bataillon de génie de forteresse, chargé de l'exploitation des centrales électriques. Le colonel Dubail avait installé le poste de commandement de l'artillerie divisionnaire de la 103e division d'infanterie de forteresse dans la caserne n° 1 du fort. Le 14 juin 1940, le 3e groupe du 155e régiment d'artillerie de position prit la relève de la 111e batterie d'instruction pour le maniement de l'artillerie du fort. Les 15 et 16 juin 1940, les Allemands franchirent le Rhin et neutralisèrent une à une les casemates de la ligne Maginot établie dans la plaine d'Alsace. L'armée française abandonna le fort de Mutzig le 20 juin 1940 pour se replier vers le centre de la France. Le 21 juin 1940, les Allemands, craignant la présence des Français au sein du fort, ordonnèrent une attaque aérienne par les Stukas (bombardier en piqué) du 28e Kampfgeschwader. Les fantassins de la 215e Infanterie Division allemande qui avaient entre-temps investi le fort sans combattre eurent à déplorer 70 morts dans ce bombardement fratricide.

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Un des observatoires de la batterie 1

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Un autre observatoire près de la batterie 1

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Tranchée et parapet de tir d'infanterie près de l'abri JR16

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Vue sous un autre angle

Fin novembre 1944, la 3e division d'infanterie américaine dans sa marche victorieuse descendit la vallée de la Bruche. Le 26 novembre 1944, le fort de Mutzig fut encerclé par la compagnie E du 1er bataillon du 30e régiment d'infanterie US. Les nombreuses salves d'artillerie et les attaques aériennes ne virent pas à bout de la résistance des quelques troupes allemandes retranchées dans le fort. Ce n'est qu'après la capture, dans la nuit du 4 au 5 décembre 1944, du major Rarbow, commandant du fort, que les Allemands se rendirent le 5 décembre 1944. Le major Rarbow fut capturé par le sergent-chef Ruby et les soldats Jean-Baptiste Simon et Charles Zerr alors qu'il essayait de rejoindre la ligne allemande à Strasbourg.

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Un "Fahrpanzer" installé dans le parapet de tir d'infanterie

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Emplacement pour un "Fahrpanzer" dans le parapet de tir

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La batterie 1

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La batterie 1

Depuis la fin de la 2e Guerre mondiale, le fort est occupé par l'armée française qui s'en sert de terrain de manœuvre. L'armée y a également installé une de ces stations d'écoute des communications par satellites et radiophonique (l'équivalent de la NSA américaine). De par ces fonctions, le fort est interdit d'accès au public et activement surveillé. En 1984, l'association du fort de Mutzig a obtenu l'autorisation de restaurer et d'ouvrir à la visite la partie nord-ouest du fort. Elle a restauré la casemate de mitrailleuse n° 1, les abris d'infanterie JR1 et JR16 et la batterie 1.

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La batterie 1

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La casemate de défense du fossé nord-ouest

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Le fossé nord-ouest

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Le monument de la Feste Kaiser Wilhelm II (installé sous la batterie 1)

Ces photographies ont été réalisées en octobre 2018.

 

Y ACCÉDER:

L'accès au fort est fléché depuis Molsheim et Mutzig. Les visites des abris JR1 et JR16 et de la batterie 1 ne sont possibles que dans le cadre des visites guidées organisées par l'association entre le printemps et l'automne (voir les horaires sur le site www.fort-mutzig.eu).

 

Les indications pour accéder à ce lieu insolite sont donnés sans garantie. Elles correspondent au chemin emprunté lors de la réalisation des photographies. Elles peuvent ne plus être d'actualité. L'accès au lieu se fait sous votre seule responsabilité.

Si vous constatez des modifications ou des erreurs, n'hésitez pas à m'en faire part.

 

 

Cette page a été mise en ligne le 06 janvier 2019

Cette page a été mise à jour le 06 janvier 2019