Le grand canon

La mise en service en 1906 du cuirassé anglais Dreadnought lança une course aux armements. Le Dreadnought était armé de dix canons de 305 mm. Le calibre de l'armement principal des nouveaux cuirassés passa ainsi de 305 à 381 mm en 1912. La marine allemande mit en chantier, à partir de 1912, une nouvelle classe de cuirassé, les Bayern. Ceux-ci étaient armés de huit canons de 380 mm. Quatre navires de cette classe, le Bayern, le Baden, le Sachsen et le Wurtemberg ont été mis en chantier entre 1913 et 1915. Seuls le Bayern et le Baden furent mis en service. Pour ces navires, la société Krupp développa un nouveau canon, le "38 SKL / 45". Celui-ci fut conçu pour être installé dans des tourelles doubles avec une élévation limitée à 16 °, car la marine allemande ne croyait pas à des combats navals à grande distance. Le canon pouvait tirer un obus de sept cent cinquante kilogrammes à une distance de vingt kilomètres. Les premiers essais eurent lieu au début de 1914 sur le champ de tir de Meppen. Lors du début de la guerre en août 1914, les dix-huit canons destinés au Bayern et au Baden étaient en cours de finition.

La percée rapide des troupes allemandes en Belgique et en France fit envisager au haut commandement allemand le siège de Paris. Pour cela, l'utilisation d'artillerie à longue portée et de grande puissance s'avéra nécessaire. La construction des cuirassés ayant pris du retard, l'utilisation des canons de 380 fut envisagée. La victoire française lors de la première bataille de la Marne en septembre 1914 fit capoter ce projet. Les Allemands envisagèrent donc d'utiliser un des canons contre le camp retranché de l'armée belge à Anvers. Lors de la capitulation de l'armée belge en octobre 1914, les travaux de préparation à l'installation du canon étaient loin d'être réalisés.

obus de 400
Au premier plan des obus de 400 mm
proche de ceux tirés par les "Langer Max"

Pendant ce temps, le développement et les essais se poursuivaient sur le champ de tir de Meppen avec un canon de 355. Celui-ci atteint une portée de 49 km le 21 octobre 1914. La portée de ce canon cumula à 62 km avec un obus de 344 kg. Ces essais débouchèrent sur la mise au point de différents affûts permettant des pointages verticaux allant de 24 ° à 45 °. Privilégiant l'offensive contre les Russes, les Allemands adoptèrent une position défensive sur le front ouest. Ils décidèrent donc d'utiliser les canons de 380 pour bombarder les citadelles françaises de Verdun, Dunkerque, Compiègne, Châlons-sur-Marne, Béthune, Nancy, Belfort et Sainte-Menehould. Les canons furent prélevés sur les stocks destinés aux cuirassés dont l'achèvement prit du retard. Le Bayern fut mis en service en mars 1916, le Baden en octobre 1916. Le Sachsen et le Wurtemberg ne furent jamais achevés.

pas de tir
La cuve du canon de Zillisheim malheureusement noyée.

la cuve
Au premier plan sous la grille le trou du monte-charge.

L'utilisation de ces canons nécessitait la construction d'une cuve en béton servant à l'ancrage de l'affût. Les travaux de construction débutèrent à Verdun à la fin de 1914. Les premiers tirs sur le fort de Douamont eurent lieu le 15 février 1915, mais passèrent inaperçus, car ils étaient masqués par des tirs de pièces de 420 disposés à proximité du front. En tout, trois canons de 380 furent installés autour de Verdun. En avril 1915, ce fut au tour de Dunkerque d'essuyer des tirs d'un canon de 380. Ce fut le début d'une série de tir à longue portée (plus de 38 km) sur les villes françaises.

plan canon
Plan de la cuve et du canon
(réalisé d'après un plan du Generallandesarchiv Karlsruhe)

plan pas de tir
Plan du pas de tir de Zillisheim

À Zillisheim, les travaux débutèrent le 10 septembre 1915. Quatre cent cinquante hommes s'attelèrent à la tâche et le 8 novembre la plate-forme de tir était achevée. Afin de garder le secret sur ces travaux, les villages alentour furent évacués et des travaux similaires furent entrepris sur le site d'Illfurth à quelques kilomètres au sud. La cuve, destinée à recevoir le canon, a une forme demi-circulaire d'environ 15 m de diamètre et une profondeur moyenne de 3,50 m. Elle comprend un pivot central sur lequel est fixée la base tournante supportant le canon. À l'arrière de cette base, une fosse est aménagée. Le mur extérieur de cette fosse comporte quatre gradins dont le dernier sert de chemin de roulement à la partie arrière de l'affût. La fosse sert de dégagement à la culasse du canon lors de son inclinaison verticale. La forme de la cuve permettait d'orienter le canon selon un azimut de 144 °. Outre la cuve recevant le canon, d'importantes galeries souterraines furent construites. L'entrée des galeries est distante de la cuve du canon d'environ 200 m à vol d'oiseau. Les galeries ont une hauteur d'environ 2,50 m pour autant de largeur. Le fond est plat et les murs sont inclinés vers l'extérieur du bas vers le haut. Le toit des galeries est réalisé à l'aide de tôle ondulée galvanisée de forme semi-circulaire recouverte de plus d'un mètre de béton. Le toit des chambres est réalisé à l'aide de rail de chemin de fer recouvert de béton. Le long de ces galeries ont été aménagées trois soutes à munitions comprenant chacune deux chambres pour les charges propulsives et une chambre pour les obus. Un poste de commandement et une chambre de communication téléphonique étaient également présents dans les souterrains. Des puits verticaux assuraient l'aération et différents escaliers permettaient l'accès. Les galeries étaient parcourues par une voie ferrée à écartement réduit (soixante centimètres) sur laquelle circulaient des wagonnets pour le transport des obus. Cette voie ferrée était reliée à la ligne ferroviaire normale à la gare de Zillisheim. À environ 500 m à l'ouest étaient disposés deux bunkers. L'un abritait le groupe électrogène et le deuxième servait de bunker de commandement. Au niveau de la cuve, deux monte-charge permettaient l'approvisionnement des obus depuis les galeries souterraines.

entrée de la galerie
L'entrée de la galerie.

dans la galerie
Dans la galerie.

les soutes
Les soutes à munitions de la galerie nord.

bunker
Le bunker du groupe électrogène.

L'installation du canon fut achevée le 11 décembre 1915. Le canon avait un calibre de 380 mm dont le tube avait une longueur de 17 m. Le tube était prolongé par une chambre de combustion d'une longueur de 2 m pour 425 mm de diamètre. Elle était fermée par une culasse de 2,6 tonnes. Le poids du canon était de 77,6 tonnes. Le poids de l'affût était de 172 tonnes. La cadence de tir était d'un coup toutes les quinze minutes. Les obus avaient un poids compris entre 750 kg et une tonne, étaient hauts 1,60 m et comprenaient une charge explosive de 120 kg. L'usure du tube imposait son remplacement au bout d'un certain nombre de tirs. Il avait été conçu pour trois cents tirs. Les obus étaient spécialement calibrés et numérotés pour tenir compte de cette usure. Certains de ces canons ont cependant dépassé les cinq cents coups. Le canon de Zillisheim était desservi par soixante-quatorze artilleurs de marine et par cent cinquante hommes chargés de la manutention des obus et des charges propulsive. Les canons de ce type avaient été dénommés "Kaiser Wilhelm Geschutze" et surnommés "Langer Max" (max le long).

la chambre d'arrivée
La chambre du monte-charge de la galerie sud.

Chambre Sud
La chambre d'arrivée de la galerie sud avant le monte-charge.

galerie du pas de tir
Une des galeries reliant les chambres du pas de tir.

escalier d'accès
Un des escaliers d'accès des galeries du pas de tir.

Entre le 8 février 1916 et le 10 octobre 1916, le canon de Zillisheim tira quarante obus sur Belfort et quatre sur le quartier général de la 66e Division d'Infanterie, situé à Wesserling. Seuls quatorze obus tombèrent effectivement sur Belfort provoquant peu de dégâts, mais ayant un effet dévastateur sur le moral de la population. Les obus tombés sur Wesserling firent dix morts. Les troupes françaises repérèrent le canon dès le 11 février. L'artillerie française engagea des pièces de 155 puis de 240 en vue de le détruire. Les tirs français causèrent quelques dégâts, mais n'atteignirent jamais le canon. Les objectifs prioritaires de l'armée allemande s'étant focalisés sur d'autres lieux notamment Verdun, il fut décidé de déplacer le canon. Le démontage débuta le 11 octobre 1916. Après une remise en état chez Krupp, le canon fut réaffecté probablement en Belgique dans la batterie côtière Deutschland près d'Ostende.

plan
Plan du site de Zillisheim

Fin 1916 début 1917, les Allemands entreprirent la fortification de la côte belge. Ils y construisirent des batteries côtières, dont la batterie Deutschland et la batterie Pommern. La batterie Deutschland située à Breedene était constituée de quatre canons et commença ces tirs le 5 juin 1917 contre les navires anglais qui bombardaient Ostende. Elle resta opérationnelle jusqu'au 17 octobre 1918. La batterie Pommern située à Leugenboom, constituée d'un canon, tira entre le 27 juin 1917 et le 15 octobre 1918 plus de cinq cents obus sur Dunkerque.

le puits du monte-charge
Le puits du monte-charge sud.

escalier
L'escalier d'accès à la chambre de commandement.

chambre de commandement
La chambre de commandement et au fond la chambre de communication.

bifurcation
La bifurcation nord.

La mise en œuvre durant la bataille de la Somme par l'armée française de canons lourds sur voie ferrée amena l'armée allemande à reconsidérer l'installation de ces canons de 380 en batterie fixe. La nécessite de la mobilité lors des batailles commençait à ce faire sentir. La construction d'affûts sur voie ferrée fut entreprise par la société Krupp vers la fin de 1917. Neuf canons furent ainsi construits et mis en service à partir de janvier 1918. Ces canons pouvaient être utilisés directement depuis une voie ferrée à puissance réduite avec une portée de 22 km. Leur mise en œuvre depuis une plateforme préparée permettait un tir à pleine puissance tous azimuts avec une portée de 47,5 km. Les premières plateformes étaient construites en béton, mais furent remplacées à partir de mai 1918 par un caisson en acier facilement démontable.

canon de 280
Voici à quoi pouvait ressembler un "Langer Max" sur voie ferrée
(canon de 280 exposé au musée du "Mur de l'atlantique" près de Calais)

Le repli de l'armée allemande à l'automne 1918 permit aux alliées de capturer intacte les batteries Deutschland et Pommern ainsi qu'un canon sur voie ferrée, abandonné intact dans une gare belge. Les sept autres pièces sur voie ferrée furent transférées à Schillig où elles formèrent la batterie côtière Bismarck protégeant la rade de Wilhelmshaven. Une batterie similaire à la batterie Deutschland fut construite à Tiefbergen près de Kiel. Les Allemands construisirent douze emplacements fixes pour leurs canons "Lange Max". Ces emplacements sont la ferme Sorel, Loison, Spincourt (tirs sur Verdun), Kaltestraat (tirs sur Dunkerque), Coucy-le-Château (tirs sur Compiègne), Saint-Hilaire-le-Petit (tirs sur Châlons-sur-Marne), Santes (tirs sur Béthune), Hudingen (tirs sur Nancy), Zillisheim (tirs sur Belfort), Semide (tirs sur Sainte-Menehould), Sancourt (tirs sur Doullens) et Chuignes (tirs sur Amiens). Quatre emplacements bétonnés pour canons sur voies ferrées à Avesnes-les-Bapaume (tirs sur Albert et Doullens), Sailly-Laventie (tirs sur Cassel), Heutregiville (tirs sur Châlons-sur-Marne) et Buzu-Saint-Gennain (tirs sur Coulommiers) furent également réalisés auxquels s'ajoutent les batteries côtières Deutschland et Pommern. Ces différents canons tirèrent plus de mille huit cents obus sur les villes françaises et belges. Quatorze autres emplacements furent construits afin de recevoir des canons similaires, mais de calibre inférieur (350 mm).

galerie
La galerie Nord entre la soute à munitions et le pas de tir

le pas de tir
Le pas de tir de Zillisheim

Après guerre, les alliées procédèrent à la destruction des canons et des sites. L'armée belge conserva une pièce de 380 sur voie ferrée et la revendit en 1924 à la France qui l'essaya sur le champ de tir de Saint-Pierre Quiberon. L'armée allemande récupéra ce canon en 1940. Actuellement, seule la bouche du canon de Chuignes découpé en 1918 subsiste dans un musée australien. Des emplacements de tir seuls ceux de Coucy (Bois de Montoire), de Spincourt (bois de Warphemont), de Hudingen (Hampont), Semide et de Zillisheim subsistent.

Ces photographies ont été réalisées en septembre 2008.

 

Y ACCÉDER:

À Zillisheim, prendre la rue de la vallée vers "l'auberge du canon". Avant l'auberge existe un petit parking. Prendre le chemin qui part sur la droite avant le parking. Ce chemin passe à gauche du site. Celui-ci se trouve à environ cent mètres.

Attention ne vous aventurez pas seul dans les galeries (trous possible) et pensez prendre de l'éclairage en double.

 

 

Cette page a été mise en ligne le 19 octobre 2008

Cette page a été mise à jour le 19 octobre 2008